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    L’histoire du Québec: tout le monde est malheureux

    La récente étude de Jocelyn Létourneau révèle que les jeunes Québécois ont une conscience historique malheureuse

    22 février 2014 |Louis Cornellier | Livres
    Bataille de Saint-Eustache, 14 décembre 1837, lors de la rébellion des Patriotes. Encre et aquarelle sur papier, lithographie, 1840.
    Photo: Wikicommons Bataille de Saint-Eustache, 14 décembre 1837, lors de la rébellion des Patriotes. Encre et aquarelle sur papier, lithographie, 1840.
    Je me souviens?
    Le passé du Québec dans la conscience de sa jeunesse


    Jocelyn Létourneau
    Fides
    Montréal, 2014, 256 pages

    Les livres de Jocelyn Létourneau sont toujours des événements. L’historien de l’Université Laval, qui explore sans relâche la conscience que les Québécois ont de leur histoire nationale et la remet en question, est un brillant penseur dont le style somptueux, naviguant entre le lyrisme et le jargon, fait parfois penser à celui de Fernand Dumont.

     

    Dans ses précédents essais, notamment l’excellent Passer à l’avenir (Boréal, 2000) et Que veulent vraiment les Québécois ? (Boréal, 2006), Létourneau contestait le récit national canonique, qui présente l’histoire du Québec sous l’angle de la tragédie, de la survivance et de la résistance à l’envahisseur anglais, et plaidait pour un récit plus sinueux, dans lequel les ambivalences québécoises étaient perçues comme une stratégie collective ayant donné de beaux fruits. Cette thèse lui a valu le courroux des historiens nationalistes.

     

    On peut d’ores et déjà prédire qu’il n’en ira pas autrement cette fois-ci. Je me souviens ? Le passé du Québec dans la conscience de sa jeunesse est une étude passionnante et très originale, illustrée en couverture par une caricature du collègue Garnotte qui se moque de l’ignorance historique des jeunes Québécois. Létourneau, dans ce livre, ne se penche pas sur les connaissances de ces derniers, dont il reconnaît les carences, mais sur leur conscience historique. Celle-ci, précise-t-il, « n’est pas […] ce qu’un individu connaît positivement ou sait empiriquement du passé. Elle renvoie à l’idée générale qu’une personne se fait de ce qui a eu lieu. Or, et on en sera désolé ou encouragé, les jeunes savent sans connaître. Dit autrement, ils ont une vision forte de ce qui fut à défaut d’avoir une connaissance pleine de ce qui a été. »

     

    La mémoire historique est factuelle. Elle consiste à savoir, par exemple, qu’en 1759, sur les plaines d’Abraham, une bataille entre les Français et les Anglais s’est soldée par la victoire de ces derniers. La conscience historique, pour sa part, est de l’ordre de l’interprétation, de la vision d’ensemble, du sens général. Pour résumer sa vision de l’histoire du Québec, un jeune écrira, par exemple, que « tout a commencé par la défaite », sans plus de détails.

     

    Vision dominante de dominés

     

    Or, quelle est la conscience historique dominante des jeunes Québécois ? Pour le savoir, Létourneau et son équipe, de 2003 à 2013, ont demandé à plus de 4000 jeunes Québécois, francophones et anglophones, fréquentant le réseau scolaire d’ici, depuis la 4e secondaire jusqu’à l’université, de répondre à la question suivante : « Si vous aviez à résumer, en une phrase ou une formule, l’aventure historique québécoise, qu’écririez-vous personnellement ? »

     

    Les réponses ont été classées par niveau d’études et par genre de vision du passé : malheureuse, mixte, positive, neutre et autres. Des comparaisons ont ensuite été faites entre les réponses des francophones et celles des anglophones, de même qu’en fonction du lieu de résidence (Montréal, Québec, autres régions), du sexe des répondants et de leur âge.

     

    Ce qui ressort de l’exercice, c’est que la vision dite malheureuse de l’histoire, sans être majoritaire, est largement dominante. En 4e secondaire, la vision neutre la dépasse (32,4 % contre 22,3 %), mais ce n’est plus le cas par la suite. À l’université, la vision malheureuse représente 48,8 % des énoncés, la vision positive, 16,3 % et la vision neutre, 11,9 %. Il s’agit des résultats obtenus auprès de la cohorte de jeunes ayant suivi le cours Histoire du Québec et du Canada en 4e secondaire, avant 2007. Le remplacement de ce cours, cette année-là, par le programme Histoire et éducation à la citoyenneté (l’histoire du Québec et du Canada est depuis vue sur deux ans, en 3e et en 4e secondaire) n’aurait eu, selon Létourneau, que « peu d’impact sur les représentations historiques des jeunes Québécois ».

     

    Cette vision malheureuse, partagée par 40 à 50 % des élèves, résume le parcours québécois à une suite de périls, d’épreuves, de défaites et à une volonté, entravée par les Anglais, d’atteindre l’autonomie. C’est l’histoire racontée par Maurice Séguin, par Éric Bédard ou par Pierre Falardeau, disons.

     

    En se basant sur d’autres études réalisées auprès d’adultes québécois, Létourneau montre que cette vision est la plus répandue dans toute la population, sauf chez les anglophones qui, s’ils ont aussi une vision souvent malheureuse de l’histoire du Québec, ne se voient évidemment pas comme les responsables de ce parcours peu réjouissant. Cela résume, en gros, les résultats de cette fascinante étude, qui mérite des applaudissements.

     

    Polémique

     

    Or Létourneau en tire des conclusions qui sèmeront la polémique. Pour lui, en effet, cette conscience historique malheureuse dominante est binaire, stéréotypée, simpliste et ne rend pas compte avec justesse du passé québécois. L’historien, en digne héritier moderne de l’abbé Arthur Maheux, historien fédéraliste et bonne-ententiste qui professait lui aussi à l’Université Laval dans les années 1940-1950, ne cache pas sa volonté de « changer la donne des visions d’histoire prévalant chez les jeunes ».

     

    Dans une note critique parue dans Recherches sociographiques (LIV, 1, 2013) et consacrée à L’histoire du Québec pour les nuls (First, 2012), de l’historien Éric Bédard, Létourneau critique durement la lecture nationaliste développée dans cet ouvrage, une lecture qui, selon lui, nourrit ce qu’il appelle la vision malheureuse, en présentant le passé québécois « comme quelque chose de cohérent et limpide plutôt que de touffu et de feuillu ». Le passé, insiste Létourneau, « n’est ni simple, ni clair, ni léger, ni docile », raison pour laquelle « il est sans doute préférable, pour saisir la condition québécoise dans le temps, d’user d’une trame narrative molle et tortueuse plutôt que consistante et rectiligne ».

     

    Pour Létourneau, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire du Québec contemporain, le récit nationaliste dominant confine les jeunes à « des trappes identitaires » dont il faut les sortir. Dans une démarche qui relève du contre-nation building (du contre-récit identitaire), il plaide pour un enseignement de l’histoire axé « sur l’acquisition de perspectives plurivoques sur le passé », sur « le souci du complexe et du nuancé » qui passe par l’exploration de « récits sans dessein » et sur la mise en avant d’une nouvelle « idée phare », qui consisterait à penser le Québec « comme société de contacts » et non comme nation empêchée par l’Autre.

     

    Savant qui se fait idéologue, Létourneau fait fi du fait que, dans la vie des peuples comme au hockey, il y a des contacts qui entraînent des commotions chez ceux qui les subissent.

     

    Collaborateur













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