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    Roman

    Voyage au temps d’avant

    22 février 2014 |Caroline Montpetit | Livres
    Le chant de la terre innue
    Jean Bédard
    VLB
    Montréal, 2014, 270 pages

    C’était avant la chose écrite. Avant l’ordinateur, les courriels et les textos. Avant l’automobile, les motoneiges et les quatre-roues. Avant l’alcool.

     

    Avant tout ça, quelque part dans le temps, dans l’immensité blanche du nord du Québec, entre le territoire inuit et celui des Cris, entre la toundra et la forêt.

     

    C’est dans un monde où les arbres, le soleil, la terre, les canots, les chutes, les oiseaux ont une âme, jouent et chuchotent.

     

    Là, les hommes se changent en ours ou en loups, puis redeviennent des hommes.

     

    Un monde où la mort rôde en tout temps, la naissance aussi. « Toute cette beauté sentait la famine », écrit Bédard au sujet du Grand Nord québécois.

     

    Mais les ancêtres volent sur les ailes des hiboux pour veiller leurs descendants.

     

    Le chant de la terre innue, dernier roman de Jean Bédard, qui ne ressemble en rien à ce qu’il a écrit jusque-là — Marguerite Porète (VLB), Nicolas de Cues (L’Hexagone) —, est un livre magnifique.

     

    L’écrivain, qui est aussi philosophe, est allé aux sources de lui-même et de nous tous. Là où le temps se mesure en traces de pas sur la neige, où l’homme, après avoir perdu ses parents, se retrouve seul au centre de l’espace, avec une histoire à inventer. Perdre ses repères pour renaître à soi-même. Avec, aux quatre coins, le nord, le sud, l’est et l’ouest.

     

    « On oubliait que l’on allait quelque part », écrit Bédard.

     

    Un monde où tout est contenu dans chaque seconde, où la nuit est un oeuf et la vie, un instant fugace.

     

    « L’homme migrateur, l’Innu, l’Inuit, c’est l’homme tout court qui contient tout et qui est contenu en tout », écrit-il.

     

    Shashauan l’Innue et Arvik l’Inuit se rencontrent sur le sentier des caribous.

     

    Alors que les parents d’Arvik se retirent pour le laisser devenir un homme et que le père de Shashauan meurt, gelé, le couple avance sur le sol du Grand Nord, chasse le caribou, la baleine. Des enfants naissent. Des hommes disparaissent. Il y a l’amour, puis le destin.

     

    Changer de peau

     

    Pour écrire ce livre, Jean Bédard s’est engouffré tout entier dans la cosmogonie innue, a enlevé ses habits d’homme blanc pour revêtir ceux de l’Innu. Il en a extrait la poésie avec un talent étonnant, lui qui ne fait pas partie de ce peuple.

     

    « La disparition du clan des oiseaux, sa remontée de la Nétagamiou dans l’espoir d’aller capturer l’esprit du caribou, il l’avait entendu raconter par sa mère, une histoire traditionnelle avec cent autres. On lui avait aussi révélé l’histoire d’un Inuit chasseur de vent », écrit-il.

     

    Là-bas, les rêves jouent avec le réel, « le monde est un rêve qui sort de l’ours », et partout, il y a « ces rêves qui s’accrochent aux choses comme des toiles d’araignées, et ces toiles d’araignées qui capturent les rêves ».

     

    Le temps est lent, c’est la nature qui l’habite. C’est elle qui crie le secret qu’on ne veut plus entendre.

     

    « Le secret, je peux bien le dire, on ne l’entendra jamais, on le cherchera toujours ailleurs, il est crié par tout ce qui bouge, rien, absolument rien ne le tait, il est là, à tue-tête, il se raconte… Il n’est secret que parce qu’on a la tête ailleurs », écrit Bédard.

     

    Pour qu’on l’entende enfin, ce secret de la nature qui crie de partout, Bédard nous rend, le temps d’un livre, la nature, le temps et l’espace, trois espèces en voie de disparition.

    Le chant de la terre innue
    Jean Bédard












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