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    Maylis de Kerangal: de tout coeur

    22 février 2014 | Guylaine Massoutre - Collaboratrice | Livres
    Réparer les vivants plonge en apnée dans le monde médical, si composite, si sacré, si respectueux des proches et néanmoins hypertechnique.
    Photo: Agence France-Presse (photo) Goh Chai Hin Réparer les vivants plonge en apnée dans le monde médical, si composite, si sacré, si respectueux des proches et néanmoins hypertechnique.
    Réparer les vivants
    Maylis de Kerangal
    Verticales
    Paris, 2013, 281 pages

    Sur les 14 000 patients français attendant des greffes, un tiers seraient opérés chaque année, chiffre en croissance. Dans Le baiser d’Isabelle (Seuil, 2007), Noëlle Châtelet campait l’histoire d’Isabelle Dinoire, défigurée par son chien. Maylis de Kerangal raconte à son tour les aspects humains et médicaux du don d’organe.


    Une séance de surf, puis un accident d’auto, et le cerveau de Simon, 17 ans, cesse de fonctionner, noyé dans le sang qui inonde sa boîte crânienne, ouverte sous un terrible choc. Autour de Simon, hospitalisé, dont le corps gît branché à des machines qui assurent le fonctionnement mécanique de ses organes principaux, une équipe médicale, suivie bientôt de ses parents, fixe la mort qui fait son ouvrage.

     

    Mais Simon, allongé dans le coma avancé, est encore Simon. Celui des médecins qui ont utilisé toutes les ressources de leur art et les techniques de pointe pour voir à l’intérieur de son corps, en coupe, en tranche, en précision, sa machine humaine brisée. Celui de sa mère, appelée et arrivée la première, et bientôt celui de son père, foudroyé par l’accident. Celui que sa petite soeur appelle en vain, de tout son être.

     

    Jeune vie fauchée, envoyée d’une lame nautique à un accroc de la route, Simon, avec ses amis qui s’en sortent presque indemnes, fuyait sans permis les rouleaux de la plage. Le livre de Kerangal raconte ce drame humain.

     

    D’un corps à l’autre

     

    Réparer les vivants plonge en apnée dans le monde médical, si composite, si sacré, si respectueux des proches et néanmoins hypertechnique : Maylis de Kerangal rivalise de précision avec le doigté du grand horloger. Des mots, des regards, des gestes, des savoirs, la langue médicale, tout fait cercle autour du gisant.

     

    L’écrivaine compose méthodiquement. Elle détaille les actes comme les sentiments, les pensées qui fusent et fuient tour à tour, les flash-back, le coma après le trauma, vision sèche d’une situation décapée aux rayons X et aux ultrasons. Elle multiplie les plans, selon les intervenants, alternant la saisie des rites, la marche de la douleur et de très fines perceptions. Une habileté d’écriture quasi cartographique, qu’on lui a connue dans Naissance d’un pont (Verticales), juste prix Médicis 2010.

     

    Soigner est une suite d’actes passant entre des corps. À titre d’exemple, ce lien d’une institution à l’autre, entre une anesthésiste de l’Agence biomédicale, qui relie un donneur d’organe et un patient, et un chirurgien cardiaque : « […] sûrement apprécie-t-elle que sa concentration contienne sa fébrilité, ne laissant jamais affleurer autre chose qu’une intensité pondérée, et qu’il dédaigne les parages spectaculaires de l’hystérie quand il serait si facile d’abuser de la tragédie humaine qui tient lieu d’amorce à chaque démarche de greffe — c’est une chance pour le monde entier, un type pareil. »

     

    Comme les mots réaniment le désespoir, vivre exige parfois le prix d’un tel passage. L’immense habileté des artisans hospitaliers signera alors de sutures invisibles les organes croisés et transplantés à l’intérieur des corps.

     

    Transplantations

     

    Ils se sont donc tous mis à l’ouvrage, droits et solides dans leur spécialité. Il y a eu la mort à accepter. La mort comme échec médical, chaque fois à surmonter. Et puis, cet insoutenable au-delà, un autre corps malade, à faire entendre aux parents en deuil, à soutenir pour continuer. La présence médicale, vouée au bel acte de soigner. La réponse aux bips qui appellent l’expertise, le savoir-faire vite, parce que chaque instant est compté. La vie unique, pour un malade comme pour un organe en danger de flancher.

     

    Kerangal a franchi la porte du silence qu’imposent les portes fermées — « une forêt immobile, close, l’hôpital » —, les précautions d’hygiène, la concentration des équipes nombreuses à intervenir et la dignité. Elle rend un hommage vibrant à tous ces professionnels de la santé dont les défis quotidiens du métier n’entament pas les capacités.

     

    Les mots fusent dans son style d’émotion imparable, dans son élan pour dire clairement la douleur et l’efficacité médicale, le deuil, les gestes innombrables de la greffe — ici, on a pris le coeur, les reins et le foie en bonne santé — et la chaîne de dons découlant de multiples compétences incarnées. À la féroce inéluctabilité de l’impuissance à faire vivre, elle donne à son tour quelque chose : des mots, l’effraction de rendre un juste compte à la solidarité.

    Collaboratrice













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