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    Les nus et les morts

    22 février 2014 | Christian Desmeules - Collaborateur | Livres
    <em>«La peau, comme sujet, s’attrape par différentes entrées, mais on n’arrive pas à en faire un tissu complètement cohérent</em>, indiquait Catherine Mavrikakis en entrevue au <em>Devoir</em> la semaine dernière. <em>La peau, j’ai l’impression, c’est plein de trouées.»</em>
    Photo: Nicolas Lévesque «La peau, comme sujet, s’attrape par différentes entrées, mais on n’arrive pas à en faire un tissu complètement cohérent, indiquait Catherine Mavrikakis en entrevue au Devoir la semaine dernière. La peau, j’ai l’impression, c’est plein de trouées.»
    Ce que dit l’écorce
    Nicolas Lévesque et Catherine Mavrikakis
    Nota bene
    Montréal, 2014, 180 pages

    D’un côté, il y aurait les écorchés. De l’autre, les « téflons », hommes et femmes à la couenne dure, lisse et sans taches, sur qui tout semble glisser : les rigueurs de la vie, les abus, le temps qui fuit. Ils semblent être imperméables à leurs propres malheurs autant qu’à ceux des autres.

     

    Nicolas Lévesque et Catherine Mavrikakis, respectivement psychologue et professeure de littérature à l’Université de Montréal, ont eu l’idée de se consacrer ensemble — mais chacun de son côté — à un essai qui aborde sans beaucoup de fard, avec style et profondeur, notre rapport aux autres.

     

    Essayiste (Le deuil impossible nécessaire, Le Québec vers l’âge adulte, Nota bene), Nicolas Lévesque s’intéresse au deuil et à nos manières de vivre ensemble. Catherine Mavrikakis, la romancière, a toujours eu un intérêt marqué pour le corps, la sexualité et la maladie, les embrouilles familiales et le deuil.

     

    Mavrikakis a elle-même longtemps été en analyse. Elle et Lévesque semblent avoir trouvé dans la psychanalyse un certain terrain d’entente. Ou un point de départ. Mieux encore : par un étrange phénomène de capillarité, leurs textes semblent se nourrir l’un l’autre.

     

    Une impression renforcée par le fait qu’aucun des vingt-cinq textes qui constituent Ce que dit l’écorce n’est signé. À charge pour le lecteur de deviner — si cela lui importe vraiment — l’identité de chaque auteur sous le genre des pronoms.

     

    Mais plusieurs pourront reconnaître sans trop de mal, par exemple, la manière de l’auteure du Ciel de Bay City(Héliotrope) et de Fleurs de crachat (Leméac) sous l’écorce du texte : « Beaucoup craignent leurs rêves, ont peur de ce qu’ils peuvent montrer, donner à lire, faire resurgir. Moi, même mes cauchemars me sont un peu doux. »

     

    « Je suis née sans peau », confie encore Mavrikakis, avouant son « hypersensibilité » et n’hésitant pas à puiser dans les souvenirs d’enfance pour alimenter et expliciter sa réflexion.

     

    La mort en direct

     

    Fait à noter : durant l’écriture de Ce que dit l’écorce, les auteurs ont perdu chacun leur père. Celui de Nicolas Lévesque, plusieurs l’auront connu, était Claude Lévesque, qui a été professeur durant une quarantaine d’années au Département de philosophie de l’Université de Montréal, où il a notamment enseigné à… Catherine Mavrikakis. Un sujet qui est l’occasion d’aborder, pour l’un et pour l’autre, les questions d’héritage et du rapport physique particulier que chacun entretenait avec son père.

     

    À travers ce grand thème, uni ici par une espèce de « solidarité de la littérature et de la psychanalyse », les deux auteurs abordent ainsi une série de sujets : les vêtements, le toucher, le tatouage, les rêves. Sans oublier le deuil, bien entendu : « La mort de l’autre traverse les couches, aussi blindées soient-elles, et transperce notre peau violemment. » Le deuil, encore, « révèle la limite de toute mémoire, de tout langage, de toute représentation et de toute armure. » Et pourtant, ou précisément à cause de cela, « l’humanité, c’est la fabrication de substituts marqués par le deuil ».

     

    Mais que ce soit par la peau ou à travers la parole, « une chose n’a pas changé et ne changera pas : l’être humain a besoin de se sentir connecté ». Un besoin que le monde branché et technologique dans lequel nous vivons aujourd’hui ne comprendrait plus qu’au premier degré…

     

    « Faut-il donc choisir entre les deux : l’écriture ou la vie ? se demande Nicolas Lévesque. Être écorché et écrire ou être blindé pour vivre ? Le défi ultime consiste à apprendre à concilier ces deux exigences : avoir la couenne dure et être à fleur de peau. »

     

    Si les écorchés, croient-ils, produisent souvent les créateurs les plus intéressants, « le péril nu de l’expérience ne va pas sans une douleur souvent invivable ». Et pour atténuer l’invivable, ils partagent tous deux un même truc : « Il faut glisser une feuille entre le monde et soi. » Voilà qui est fait.

    Collaborateur













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