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    Sur les traces dispersées du réel

    Danielle Laurin
    8 février 2014 |Danielle Laurin | Livres | Chroniques
    Dans le roman de Sylvie Nicolas, l’écriture est ciselée, ailée et possède une délicatesse, une gravité même.
    Photo: Renaud Philippe - Le Devoir Dans le roman de Sylvie Nicolas, l’écriture est ciselée, ailée et possède une délicatesse, une gravité même.
    Les variations Burroughs
    Sylvie Nicolas
    Druide
    Montréal, 2014, 176 pages
    (Le livre sera en librairie le 12 février.)

    Une femme s’adresse à son frère aimé, complice. Pour lui, elle tente de retracer le trajet de leur enfance commune jusqu’à aujourd’hui. À sa demande à lui.

     

    Ce pourrait être banal. C’est tout le contraire. Grâce à la touche unique de l’auteure, Sylvie Nicolas, poète, écrivaine pour la jeunesse, traductrice littéraire et collaboratrice au Devoir comme critique de théâtre à Québec.

     

    Ce qu’on remarque d’abord dans Les variations Burroughs, c’est l’écriture ciselée, ailée. Une grande délicatesse dans l’expression. Une forme d’étrangeté dans l’arrangement des événements, dans l’association des idées. Et une gravité, qui préférerait peut-être demeurer cachée, mais qui ne peut s’empêcher d’affluer dans les fentes du récit.

     

    Nous sommes dans la confidence. Dès les premières pages, un climat feutré s’installe. Comme s’il fallait se préserver du pire, du côté de la narratrice, mais aussi à l’égard du frère. Comme si le moment de la ou des révélations devait être retardé.

     

    Mais on sent bien que leur enfance à tous les deux, passée dans des sous-sols, est loin d’être un long fleuve tranquille. On saisit tout de suite que, dans le lien qui les unissait, il y avait cette crainte que « la tempête n’éclate », alors que « le feu couvait ».

     

    On n’en saura pas tellement plus pour l’instant. Sinon ceci : « Nous n’avons pourtant pas été battus, malmenés, privés de nourriture, enchaînés à nos lits, nos corps n’ont jamais été couverts de meurtrissures, et nous ne portons aucune marque de maltraitance ou cicatrice susceptible d’être exhibée. »

     

    Et, plus loin : « Pleurer chez nous n’était pas permis. Genoux écorchés, disputes avec les amis, menton heurtant un calorifère, nous avions appris à serrer les dents, à nous mordre les lèvres, à nous isoler, à nous cacher, à étouffer ce qui demandait à hurler. »


    À demi-mot

     

    On n’en saura pas tellement davantage plus tard. Quelques mots à peine sur le père, montré une fois dans une situation dégradante et qui, plutôt que de perdre officiellement la face, s’en prend au chien de la famille. La mère, elle, apparaîtra dans une scène plutôt déconcertante comme une séductrice aux gestes déplacés.

     

    Exit ou presque le père, ensuite, balayé du portrait. Quant à la mère, elle reviendra plus tard, beaucoup plus tard, dans le paysage, mais vieille, après avoir frôlé la mort. Elle apparaîtra comme la figure mystérieuse à qui sa fille ne peut pas dire qu’elle l’aime. Comme la figure dure, impénétrable du récit, peut-être la clé de l’écriture.

     

    Entre-temps, sans chronologie définie, sans ordre apparent, par petits bouts, on revit avec la narratrice son enfance, son adolescence, sa vie adulte, pêle-mêle. On est avec elle, dans sa tête, dans ce vide qui l’habite, ce vertige qui l’attire de plus en plus et qu’elle ne comprend pas.

     

    On sent bien son trouble devant l’homme à qui il manque deux doigts, dans un train qui la conduit chez ses grands-parents gaspésiens. Et on sent bien à quel point ce refuge dans les hautes mers lui fait du bien : « Là-bas, chez cette grand-mère de varech, de culottes à grand-manches et de petites fraises cueillies à genoux à l’orée des bois ou dans les talus, je baissais la garde. »


    Oasis

     

    Car chez elle, dans leur logis du sous-sol, la peur rôde. Surtout quand, seule, elle est chargée de veiller sur ses trois petits frères. Après les avoir « écouté[s] dormir », elle se réfugie au salon, l’oreille aux aguets, à l’affût du moindre bruit suspect, retenant son souffle. « Disparaître, ne pas être visible, compter mes propres pas pour marquer la distance à franchir, ça me vient sans doute de là. Allait s’ajouter dans les années qui suivraient l’insidieux désir de mourir qui s’installerait à demeure tel un passager clandestin. »

     

    On sent bien son désarroi quand un soir, alors qu’elle veille sur des enfants du voisinage, l’homme de la maison s’attaque subitement à sa vertu, elle qui est encore à l’âge de jouer avec ses poupées en carton.

     

    On sent bien sa joie aussi, quand son frère tant aimé lui apporte une boîte de livres trouvés dans les ordures. « Petit chevalier d’épouvante sans épée, sans lance ni monture, tu venais d’ouvrir par le centre le ventre d’un fabuleux dragon et d’en exposer le noyau fébrile qui n’allait plus cesser de s’agiter : ce désir insatiable de saisir ce qui remue en soi, dans le monde, entre soi et le monde. »

     

    On sent bien sa peine à la mort du deuxième frère. Et surtout sa honte, ensuite, à travers ses larmes. Honte de savoir que « lui voulait vivre ». Alors que « moi, je ne comptais plus les fois où j’avais voulu mourir ».

     

    Omniprésente, la mort, dans ce récit. Celle, désirée, par la narratrice. Celle, annoncée, de la mère. Celle, effective, d’un voisin ahuri, autrefois enfant de Duplessis. Et celle qu’a vue de près le troisième frère, le plus petit, dans l’incendie de sa maison, alors qu’« on ne savait toujours pas ce qu’il fallait inventer pour sauver un frère ».

     

    Revient aussi régulièrement ponctuer le récit une rupture amoureuse particulièrement douloureuse. Le deuil amoureux, qu’on ne veut pas faire, qu’on croit impossible à faire. Les souvenirs heureux qui remontent à la surface et qu’on voudrait chasser. Et cette question : comment cesser d’aimer ?

     

    Ce que William S. Burroughs, écrivain de la génération beat, vient faire dans ces Variations Burroughs ? À vous de trouver. Mais il apparaît sporadiquement par le biais de l’amoureux devenu ex. Il est source de désaccord. Et le fait qu’il ait tué sa femme compte pour beaucoup.

     

    En toile de fond, une certaine crainte de perdre les pédales, d’être engouffré par le vide, happé par la folie. Et « ce sentiment tenace de porter le gène défectueux de l’humanité ».

     

    Comment mettre bout à bout tout cela ? Comment donner un sens à ce récit ? Personnellement, je ne m’y risquerais pas. Je suis loin d’avoir tout compris. Mais je me demande si c’est le genre de livre qu’on peut se targuer de comprendre. Plutôt un livre qu’on ressent. Qui forcément nous échappe, tout comme il semble échapper à son auteure. Un livre énigmatique, elliptique, fragmentaire. Qui se dépose en nous à notre insu, qui agit dans les blancs de l’écriture.

     

    L’impression que j’ai eue en refermant ce livre, c’est que l’essentiel se situe justement dans ce qui est tu, retenu, caché. Parce qu’impossible à raconter ? Trop douloureux à dire ? Indicible ?

     

    Ce que j’ai ressenti par-dessus tout, c’est le trouble de la narratrice devant ce qu’elle tente de dévoiler tout en ne le dévoilant pas, ou seulement par bribes, par vagues.

     

    Peut-être s’agit-il avant tout d’un livre sur l’écriture ?

    Dans le roman de Sylvie Nicolas, l’écriture est ciselée, ailée et possède une délicatesse, une gravité même.












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