Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • fermer

    Connexion au Devoir.com

    Mot de passe oublié?
    Abonnez-vous!

    Gabriel Nadeau-Dubois dans la tourmente

    Contrairement à ce qu’une certaine pensée «mononcle» veut faire croire, la désobéissance civile bien comprise n’est pas un parti pris pour le chaos

    19 octobre 2013 |Louis Cornellier | Livres
    Avec Tenir tête, Gabriel Nadeau-Dubois montre à ses dépréciateurs qu’il ne sera pas un feu de paille.
    Photo: Victor Diaz Lamich Avec Tenir tête, Gabriel Nadeau-Dubois montre à ses dépréciateurs qu’il ne sera pas un feu de paille.
    Tenir tête
    Gabriel Nadeau-Dubois
    Lux
    Montréal, 2013, 224 pages

    Gabriel Nadeau-Dubois (GND) ne sera pas un feu de paille. Le jeune militant, comme en fait foi l’essai qu’il publie ces jours-ci, a beaucoup d’aplomb et déjà une bonne dose de sagesse. Ses adversaires, pendant le printemps étudiant de 2012, ont voulu le présenter comme une tête brûlée, comme un boutefeu gauchiste épris de désordre. En publiant, un peu plus d’un an après les événements, Tenir tête, un essai sérieux, solide et intelligent, le jeune homme vient faire avec brio la barbe à ses contempteurs.

     

    Récit honnête et plein d’humanité des coulisses « du plus grand débrayage de notre histoire, tous domaines confondus », Tenir tête est aussi un livre d’idées, dans lequel GND défend un modèle de société fondé sur le « maintien des conditions institutionnelles d’existence de la classe moyenne » et sur une fiscalité progressive.

     

    Les libéraux de Jean Charest et leurs alliés médiatiques ont défendu, dans ce conflit, une conception étriquée de la démocratie et de l’éducation. En réduisant la première au seul droit de voter tous les quatre ou cinq ans et en condamnant les manifestations et « la rue », ils ont montré les limites de leur foi démocratique. « Si ceux qui appelaient le gouvernement à refuser de dialoguer avec les étudiants étaient un tant soit peu conséquents avec leurs prises de position, explique justement GND, ils cesseraient d’écrire des éditoriaux sur-le-champ. En effet, si on réduit la démocratie à la joute électorale et aux décisions de ceux qui en sortent gagnants, on ne voit pas à quoi servirait le débat public entre les élections. » La désobéissance civile bien comprise, continue GND, n’est pas, contrairement à ce qu’une certaine pensée « mononcle » veut faire croire, un parti pris pour le chaos ; « elle ne refuse pas les institutions, mais leur détournement », comme dans le cas du projet de loi 78.

     

    Assauts argumentatifs

     

    La logique de la « juste part » et de « l’utilisateur-payeur », défendue par Raymond Bachand au nom d’une « révolution culturelle », ne résiste pas non plus aux assauts argumentatifs de GND. « Le bénéfice social des études universitaires, rappelle ce dernier en citant le rapport Parent, a plus de poids que le bénéfice individuel. » Endetter lourdement les étudiants pour leur permettre d’accéder à ces études revient à renier ce constat qui est au coeur du modèle québécois et à pousser les diplômés vers le seul appât du gain pour rentabiliser cet investissement. Bachand n’a pas dit, explique GND, que l’ordre social qu’il voulait remplacer, « c’était celui de la classe moyenne, et que cet ordre-là avait au moins un mérite : il tentait de libérer les personnes des nécessités économiques ».

     

    Critique féroce et brillant de « l’université de l’excellence », ce modèle à l’américaine dans lequel, selon Guy Breton, recteur de l’Université de Montréal, « les cerveaux doivent correspondre aux besoins des entreprises », GND dénonce la privatisation des savoirs, la bureaucratisation des institutions, la marchandisation des diplômes, la clientélisation des étudiants et plaide pour « une université accessible et gratuite, libre de poursuivre sa vocation universelle [développement de la culture, des savoirs et quête de vérité] et qui offre aussi une solide formation professionnelle ».

     

    Quand il revient sur la « brutalité médiatique » (l’expression est du philosophe Christian Nadeau) et la brutalité policière réservées aux étudiants pendant les événements, GND laisse poindre l’émotion. Les grévistes, faut-il le rappeler, ont d’abord été qualifiés d’enfants-rois nombrilistes, de privilégiés opportunistes, pour être ensuite traités avec mépris, et en toute incohérence, de dangereux révolutionnaires anarchistes et communistes. « Niant aux étudiants le statut d’adversaires légitimes, écrit GND, [l’élite médiatique] avait refusé d’entendre leur cause, refusé d’examiner sérieusement leurs arguments, elle avait tourné le dos au débat, elle leur avait craché au visage, méprisé leur détresse, raillé leurs espérances. »

     

    Au nom du respect de l’ordre social à tout prix, de nombreux éditorialistes et chroniqueurs soi-disant respectables ont « préféré le combat de ruelle au débat démocratique » et appuyé aveuglément des forces policières n’hésitant plus à jouer de la matraque et de l’intimidation. Nadeau-Dubois raconte même que, sous prétexte de lui assurer une protection policière, la Sûreté du Québec l’aurait incité, par des menaces détournées, à « collaborer » avec elle. À l’heure des bilans, il y a, manifestement, pour ceux qui croient vraiment à la démocratie québécoise, des leçons à tirer de cette brutalité médiatique et policière.

     

    Motifs de réjouissance

     

    Malgré tout, malgré le dénouement ni chair ni poisson de la crise, GND, étonnamment serein, retient quelques motifs de réjouissance. Cette grève, écrit-il, « a été la meilleure école d’engagement politique que l’on puisse imaginer ». Elle a été l’occasion d’un débat sur des valeurs fondamentales et a permis à une jeunesse éloquente (et non « articulée », comme l’écrit GND en reprenant un anglicisme répandu), souvent considérée comme strictement individualiste et apolitique, de s’inscrire pleinement dans le débat public.

     

    En restera-t-il quelque chose, à cet égard ? Peut-on croire, comme GND nous y invite, que cet engagement aura des suites et marque, d’une certaine façon, le réveil politique d’une génération, à laquelle le jeune militant rend hommage ? Il faut, malheureusement, en douter. Le climat social de dépolitisation règne presque partout en Occident, nourri par un culte de la gouvernance sans projet autre que la croissance économique à tout prix et adossé à un fatalisme du chacun pour soi. Faire perdurer le sursaut étudiant, dans ces conditions, s’annonce comme un sacré défi.

     

    Il y a, pourtant, plus de grandeur, de noblesse et de plaisir, même, à tenir tête à ceux qui veulent nous rapetisser qu’à s’adapter servilement à un modèle économique qui nous réduit au statut de ressources humaines. C’est le message du beau livre, rondement et habilement mené, de Gabriel Nadeau-Dubois.

     
     
    Édition abonné
    La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
     
     












    CAPTCHA Image Générer un nouveau code

    Envoyer
    Fermer
    Blogues

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel