Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Le livre de la perplexité

    Danielle Laurin
    7 septembre 2013 |Danielle Laurin | Livres | Chroniques
    Dans Porte d’entrée, vous reconnaîtrez la griffe, les humeurs, le souffle du dramaturge, comédien, metteur en scène, essayiste et polémiste René-Daniel Dubois. Mais brassés autrement. Autre mixture, autre texture.
    Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Dans Porte d’entrée, vous reconnaîtrez la griffe, les humeurs, le souffle du dramaturge, comédien, metteur en scène, essayiste et polémiste René-Daniel Dubois. Mais brassés autrement. Autre mixture, autre texture.
    Porte d’entrée
    Le livre inachevé de l’orgueil des rats
    René-Daniel Dubois
    Leméac
    Montréal, 2013, 264 pages

    Ambitieux. Téméraire, casse-gueule. Énigmatique. Puissant, fulgurant. Décousu. Inspirant. Troublant. Inracontable. Inclassable. Unique. Porte d’entrée est tout ça en même temps, et plus encore.

     

    Bien sûr, vous reconnaîtrez dans ce roman, le premier d’une série, la griffe, les humeurs, le souffle du dramaturge, comédien, metteur en scène, essayiste et polémiste René-Daniel Dubois. Mais brassés autrement. Autre mixture, autre texture.

     

    Vous reconnaîtrez l’univers, l’imaginaire de l’auteur, mais comment dire ? Lâchés lousses dans l’univers. Poussés par un vent d’étrangeté qui soulève tout sur son passage, vous retire les pieds du sol, vous entraîne dans l’insondable. Et, en même temps, vous plonge au coeur de vous-même.

     

    La mort. La mort est là tout le temps. La mort annoncée, inévitable. L’amour aussi. L’amour total. L’amour absolu, celui qui fait craindre le pire, qui jongle avec la mort.

     

    Vous serez confronté à vos propres questions sur la mort, l’amour. Et sur la vie, nécessairement. Le sens de la vie. Le sens que l’on donne à sa vie. Autrement dit : faire le choix d’être soi-même, de vivre sa vie à soi.

     

    Il y a la guerre. La guerre, toujours, en avant-plan ou derrière. Sous toutes ses formes. Le monde « ignoble » dans lequel nous vivons. Les mensonges, le masque des apparences. Les rêves brisés, les rêves qu’il nous faut retrouver. Les rêves nécessaires derrière toutes choses.

     

    Il y a ça, au passage, dans une lettre d’amour et d’adieu adressée à une certaine Jen : « Le monde où on vit tous les deux, Jen, il l’est tellement, ignoble, qu’on est arrivés à même plus être capables d’imaginer des manières de le changer sans aussitôt se faire accuser d’être fous raide. »

     

    Et ça : « Je pense que la manière que chacun de nous a d’être capable ou pas de penser à sa mort est peut-être le meilleur rayon X qui existe pour apprendre qui on est pour vrai, tout au fond. »

     

    Il y a de la solitude, beaucoup. Du désespoir. De la rage. De la tendresse, énormément. Il y a ce qu’on murmure à l’oreille de l’être aimé. Il y a la peur, omniprésente. La peur de soi, de l’autre. La peur de dévorer l’autre, littéralement, par amour. Et il y a la jalousie. La jalousie vis-à-vis de quelqu’un d’autre qui a vécu un amour total, absolu, comme on n’en a jamais vécu soi-même.

     

    Il y a l’importance de l’art. L’importance des histoires. De la mise en forme. De la création, de l’écriture. Et qu’est-ce qu’écrire ? Le travail de l’écriture est lui-même décortiqué jusque dans le moindre détail, à chacune de ses étapes.

     

    Par quoi commencer, comment trouver la manière de commencer à écrire une histoire ? Pour qui écrire ? Comment s’astreindre à le faire ? Comment combattre le vertige devant ce qui apparaît comme des morceaux de casse-tête ? Et si ça passait par le renoncement ? Mais d’où vient cet élan irrépressible d’écrire ?

     

    Il y a le monde extérieur et le monde intérieur. L’importance capitale de l’esprit. « C’est notre esprit qui nous permet de savoir tout ce qu’il peut y avoir à savoir. Même que nous sommes vivants. »

     

    Il y a des fantômes, des magiciens, des doubles qui apparaissent, disparaissent. Il y a des rencontres, toutes sortes de rencontres déterminantes. Il y a des scènes qui reviennent en boucle. Celle de deux amants, surtout. Deux hommes dans un petit café quelque part dans le monde. L’un d’eux va mourir.

     

    Il y a des à-côtés nombreux, des digressions, des préambules qui n’en finissent plus, comme si le moment d’arriver au but était toujours retardé. Mais de quel but au juste s’agit-il ? Y a-t-il vraiment un but à tout cela ? Il y a des clins d’oeil là-dessus, sur le fait que cette histoire à tiroirs multiples n’aboutit pas, n’aboutit peut-être nulle part.

     

    Il y a des trous, beaucoup de trous. Beaucoup d’images qui s’entrechoquent à la queue leu leu, comme dans un film en accéléré. Mais un film incomplet, dont certaines scènes auraient été retranchées.

     

    Et il y a vous, derrière, magnétisé, emporté par les flots. Vous, happé par une expérience de lecture inédite. Et, dans le même temps, au bord de la colère, de l’exaspération. Par quel bout prendre ce livre ? Comment mettre ensemble tous les morceaux disparates qui le composent ? Comment s’y retrouver ? Qu’est-ce que ça veut dire ? À quoi se raccrocher ? Autant vous le dire : vous serez peut-être aussi déboussolé à la fin qu’au début.

     

    Perplexité. Le mot est faible pour exprimer l’état dans lequel risque de vous plonger Porte d’entrée, dont le sous-titre est : Le livre inachevé de l’orgueil des rats. À moins qu’il ne s’agisse du surtitre d’une saga. Une saga en quelque sorte annoncée dès la première page du roman. Saga fictive ou réelle ?

     

    Tout est là pour vous déstabiliser. L’ordre des chapitres, d’abord. Le livre s’ouvre sur le chapitre XXI. Oui, vous avez bien lu. Ce chapitre appartient par ailleurs au « livre du gars », qui sera suivi celui-là en deuxième partie par le « livre des amants ». Après le chapitre XXI, surprise : chapitre I, chapitre II, puis, subitement, chapitre VII. Et ainsi de suite.

     

    Pour ce qui est de l’écriture comme telle, du style, du rythme, c’est hachuré. Comme soufflé ? Soufflé par un sentiment d’urgence ? Quelques mots par phrase, le plus souvent. Des alinéas constants. Des points partout. De l’anti-Marie-Claire Blais, quoi.

     

    Du rentre-dedans. Même quand la douceur, la beauté, la tendresse s’expriment. Du rentre-dedans, avec, au détour, quelques respirations, quelques pauses. À peine le temps de reprendre son souffle, et c’est reparti.

     

    Tout est là pour vous déstabiliser, oui. Et si c’était l’effet recherché ? Ou, du moins, l’effet incontournable de la démarche de l’auteur ? Brasser la cage dans tous les sens. Brasser la cage du sens. Mais sans vous fournir de clé. À vous de vous débrouiller. De résoudre l’énigme de cette Porte d’entrée.

    Dans Porte d’entrée, vous reconnaîtrez la griffe, les humeurs, le souffle du dramaturge, comédien, metteur en scène, essayiste et polémiste René-Daniel Dubois. Mais brassés autrement. Autre mixture, autre texture.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.