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    Veiller avec Jean Royer

    Louis Cornellier
    24 août 2013 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques
    Alors qu’il était journaliste culturel, Jean Royer a consacré l’essentiel de ses énergies à faire connaître la poésie et les poètes québécois.
    Photo: Gilles La France Alors qu’il était journaliste culturel, Jean Royer a consacré l’essentiel de ses énergies à faire connaître la poésie et les poètes québécois.
    La vie inexprimable
    Jacques Gauthier
    Noroît
    Montréal, 2013, 86 pages

    L’arbre du veilleur
    Jean Royer
    Noroît
    Montréal, 2013, 220 pages

    La poésie peut tout dire et de toutes les façons. Elle n’a pas de frontières thématiques et formelles. Ses contraintes, quand elle en a, sont choisies. Aussi, la définir relève de la mission impossible. Mallarmé, en 1886, s’y est pourtant essayé. « La poésie, écrivait-il, est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence. » Même juste et belle, la formule, on le constate, reste, comme l’écrivait Jacques Brault en parlant de la poésie de René Char, d’une « clarté close ». Qu’est-ce, en effet, que le rythme essentiel du langage humain ? Que le sens mystérieux des aspects de l’existence ? Comment fait-on pour exprimer le mystère sans le nier ?

     

    « Effectivement tu es en retard sur la vie / La vie inexprimable / La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir », écrit René Char dans Commune présence. Le poète québécois Jacques Gauthier cite ce poème en exergue de son recueil La vie inexprimable (Noroît, 2013) et propose, dans un texte d’accompagnement qui clôt l’ouvrage, une réflexion sur sa démarche.

     

    Le poète, écrit-il, « fixe sur du papier la vie insaisissable pour mieux comprendre ce qui lui arrive en chemin : la dépossession de soi, l’étonnement de vivre, la connaissance de sa vérité intérieure, la révélation de l’infini ». Mais peut-on jamais connaître notre vérité intérieure et approcher l’infini ? « Tentative vouée à l’échec, bien sûr, reconnaît Gauthier, car le poème retourne à ce qui est indéfinissable en poésie, à l’ineffable d’une parole libre qui approche de la source sans l’épuiser. La poésie, comme tout art, prophétise ce qu’elle est impuissante à donner. »

     

    Deux vers du recueil de Gauthier - « Est-ce leurre ou espérance / de croire en l’autre rive » - condensent la grande question poétique, qui est l’autre nom de l’interrogation métaphysique, c’est-à-dire, selon la magnifique définition qu’en donne Alain Lercher dans Les mots de la philosophie (Belin, 1985), « l’étude de la partie de la réalité qui échappe totalement à l’observation, mais qui explique tout le reste ».

     

    L’essence de la poésie

     

    Présenté comme « une illustration personnelle de divers aspects de la poésie par les oeuvres de poètes du Québec, de la France et d’ailleurs, d’aujourd’hui et de toujours », L’arbre du veilleur, le récent essai de Jean Royer, explore avec intelligence et délicatesse l’essence de la poésie, cette « forme de la tendresse, qui réunit dans sa mémoire le chant des vivants et des morts » et « nous invite à l’écoute de tous les silences qui nous étreignent ».

     

    Subtil et souvent profond poète de l’amour et du pays, Royer, comme journaliste culturel - il fut longtemps directeur des pages littéraires du Devoir -, a consacré l’essentiel de ses énergies à faire connaître la poésie et les poètes québécois. Partisan d’une « approche humaniste et sensible » et d’une critique d’accompagnement, Royer est un moderne, mais en douceur. Sa conception de la poésie, en effet, sans renier l’évolution du genre, a quelque chose d’intemporel. Dans cet essai, par exemple, les poètes de diverses époques se côtoient sans s’opposer, comme si, au fond, ils participaient d’un même élan ininterrompu et se rejoignaient dans le credo formulé par Geneviève Amyot : « Les poèmes aussi ont des pouvoirs quand on sait s’y prendre. »

     

    « Veiller », cela signifie rester éveillé pendant que les autres dorment, être de garde, être en éveil, vigilant, prendre soin de quelque chose ou de quelqu’un. Veilleur auprès de l’arbre aux ramifications multiples de la poésie québécoise et universelle, Royer nous invite à l’accompagner dans sa ronde, à la rencontre du poète « qui se met à l’écoute de l’énigme des commencements, qui interroge les demeures du silence, qui se penche pour boire et questionne la source ».

     

    La poésie comme lumière

     

    En acceptant de suivre le généreux guide, on rencontre, dans ces pages, le poète matérialiste Renaud Longchamps qui, même s’il sait que « le paradis ne prendra jamais racine » ici-bas, conclut qu’« il suffit de l’amour / pour combler le vide sidéral / entre nos lèvres ». On croise ensuite René Char, un poète, écrit Royer, « en état d’insurrection permanente contre tout ce qui dénature l’homme », comme notre Gaston Miron.

     

    Avec Michel Garneau, on jubile en expérimentant « la présence au monde », tout en méditant « sur les liens entre l’homme et le monde » avec Pierre Morency. Les poètes France Théoret, Louky Bersianik et Louise Dupré font soudain entendre une voix qui clame que ce monde est aussi celui des femmes.

     

    En haïkus, Célyne Fortin et Cécile Cloutier saisissent la profondeur de « la vie concrète et quotidienne », tout comme François Vigneault, dans ses admirables Poèmes du jardin. « Tout s’envole / Sauf l’horizon / Quand tu le poses sur moi », écrit Vigneault, frère en poésie, note Royer, du poète japonais Issa, auteur de cette merveille : « Ne pleurez pas bestioles / Même les étoiles qui s’aiment / Doivent se quitter. »

     

    Pointe langagière plongée dans la « faille au coeur de l’être et de l’existence », la poésie est une lumière qui éclaire sans révéler brutalement. « Toute tentative pour comprendre la poésie englobe des résidus qui lui sont étrangers, philosophiques, moraux ou autres, écrit Octavio Paz. Mais il faut reconnaître que le caractère suspect d’une poétique est comme racheté dès lors qu’on s’appuie sur la révélation que, parfois, quelques heures durant, nous accorde un poème. » C’est ce qu’on comprend en veillant avec Jean Royer.













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