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    Cette Alberta qu’on aime détester

    10 août 2013 |Louis Cornellier | Livres
    Alison Redford, première ministre de l’Alberta depuis 2012, flirte parfois avec le centre, mais gouverne résolument à droite, comme tous les partis qui ont été au pouvoir dans cette province depuis plus de 40 ans.
    Photo: La Presse canadienne (photo) Jeff McIntosh Alison Redford, première ministre de l’Alberta depuis 2012, flirte parfois avec le centre, mais gouverne résolument à droite, comme tous les partis qui ont été au pouvoir dans cette province depuis plus de 40 ans.

    La droite en Alberta

     

    D’Ernest Manning à Stephen Harper

    Frédéric Boily

    PUL

    Québec, 2013, 230 pages

    En Alberta, le Québec n’a pas souvent bonne presse. Les demandes du Québec, à l’époque des accords avortés de Meech et de Charlottetown, ont été durement critiquées dans la province du pétrole. En 2006, la motion du gouvernement conservateur fédéral reconnaissant le Québec comme nation y a été accueillie avec une brique et un fanal. Depuis des années, un courant dominant en Alberta accuse le Québec de profiter indûment de l’argent de la péréquation tout en méprisant la province qui alimente le programme avec ses sables bitumineux. L’Alberta, en gros, ne perçoit pas souvent le Québec comme un ami.

     

    Cette inimitié est réciproque. Au Québec, l’Alberta est souvent perçue comme une province de « rednecks » américanisés et capitalistes qui se vautrent dans le pétrole sale, sans souci de l’environnement. Les Québécois, de plus, comprennent mal l’aversion des Albertains (et des autres Canadiens) pour leur nationalisme, qui, de leur point de vue, n’enlève rien aux autres.

     

    Spécialiste de la droite et du populisme au Canada anglais et au Québec, le politologue Frédéric Boily, qui enseigne au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, connaît bien les deux provinces et déplore le fait que, au Canada, « la connaissance de la culture politique des autres provinces se révèle approximative, les clichés, commodes à défaut d’être raffinés, servant de boussoles interprétatives ». Aussi, dans La droite en Alberta, un solide essai d’une remarquable clarté, il se propose donc de mieux faire connaître aux Québécois cette culture politique de l’Alberta qu’ils aiment souvent détester et qui, pourtant, nourrit « une sorte de volonté non avouée de copier les réalisations québécoises ».

     

    La culture politique, explique Boily en citant Serge Berstein, est « une sorte de code et un ensemble de référents, formalisés au sein d’un parti ou plus largement diffus au sein d’une famille ou d’une tradition politique ». Celle de l’Alberta, c’est une évidence, se situe à droite sur le spectre politique.

     

    Depuis 1971, c’est-à-dire depuis plus de 40 ans, la province est dirigée par un Parti conservateur qui, s’il flirte parfois avec le centre, comme depuis l’élection d’Alison Redford en 2012, campe résolument à droite. Avant ce monopole conservateur, le Crédit social, une incarnation de la droite populiste, avait régné sur la province pendant 35 ans, succédant ainsi aux United Farmers of Alberta, élus de 1921 à 1935, et aux libéraux, au pouvoir de 1905 à 1921. Il faut donc parler, pour définir la politique albertaine, d’un « système à parti dominant », qui penche toujours à droite.

     

    À droite depuis les origines

     

    Pour expliquer cette culture politique, Boily revient sur les origines de la province, officiellement fondée en 1905. Pionniers de la région, les fermiers du blé, souvent originaires de l’Europe et des États-Unis, sont « dépendants des banques et des compagnies de chemins de fer qui acheminent les céréales vers les marchés étrangers ». Ils se sentent exploités par « le centre politique [du pays] et les intérêts commerciaux qui le favorisent ». Pour s’y opposer, ils se tournent vers « les idées populistes de la démocratie radicale », un courant méfiant envers le gouvernement central et les partis politiques.

     

    Ce rejet des élites, couplé à une sorte de prophétisme religieux, sera longtemps incarné par le Crédit social de William Aberhart et d’Ernest Manning. Il débouchera, à partir des découvertes pétrolières des années 1940, sur un simple populisme de droite, pro-industrie et pro-marché, accompagné d’un conservatisme fiscal et d’un provincialisme du ressentiment. La méfiance envers les partis s’exprime donc par l’adhésion à un parti unique.

     

    Les droites modernes

     

    Il faut attendre 1971, et l’élection du Parti conservateur (PC) de Peter Lougheed, pour assister à une sorte de modernisation de la vie politique albertaine. Partisan d’une droite plus interventionniste, le PC de Lougheed représente « la voix électorale de la nouvelle classe moyenne cultivée », qui ne se reconnaît pas dans le populisme ringard du Crédit social. Lougheed gouverne toujours à droite, mais modernise l’appareil gouvernemental, investit dans les transports en commun, en culture et en éducation et veut créer un capitalisme local. Pour définir son règne (1971-1985), Boily évoque « une Révolution tranquille made in Alberta ».

     

    Avec Ralph Klein, en 1993, on assiste au retour du populisme, dans sa version néolibérale, et d’une droite sans volet social. Usé, le PC dirige la province en mode pilote automatique, en comptant sur les revenus du pétrole et sur la dépolitisation de la population (à l’élection de 2008, le taux de participation électorale est de 40,6 %) pour se maintenir au pouvoir.

     

    Cette droite pépère, sans projet, sera contestée par la fondation, en 2008, du Wildrose Alliance Party, un parti de « réactionnaires modernes », qui prône un néolibéralisme encore plus radical que celui du vieux PC. À l’élection de 2012, contre toute attente, c’est tout de même ce dernier, dorénavant dirigé par la modérée Alison Redford, qui remporte l’élection, faisant ainsi la preuve, selon Boily, du « caractère centriste de la droite albertaine qui, aujourd’hui du moins, ne peut s’éloigner trop du centre, une leçon que Stephen Harper a lui aussi apprise ».

     

    Le centre albertain, malgré tout, continue de pencher fortement à droite, comme le montre l’analyse que Boily consacre à la pensée politique du Calgarien Stephen Harper. Mieux la connaître, en cette ère où l’esprit de l’Ouest domine de plus en plus la culture politique canadienne, est une nécessité pour les Québécois. S’il est vrai, comme le constate Boily, que le Québec et l’Alberta « partagent un même esprit de rébellion », il est tout aussi vrai, toutefois, que la rébellion de l’un et celle de l’autre n’ont ni les mêmes causes ni les mêmes objectifs et qu’un Canada d’inspiration albertaine ne saurait convenir à la culture politique québécoise.

     
     
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