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    L'amant de l'ombre

    11 octobre 2003 |Caroline Montpetit | Livres
    Ses nouvelles se déplacent dans le temps et l'espace, dépeignent un monde onirique à travers le voile du fantasme ou, mieux, d'une fièvre. Le dernier recueil de nouvelles de Ook Chung, Contes butô, paru chez Boréal, explore un univers mental à la limite de la folie, dans cet endroit irréel, presque surréaliste, qui donne souvent naissance à la littérature.

    Selon l'auteur, joint par courriel quelque part en Asie, entre la Corée et le Japon, l'ouvrage aurait pu s'appeler «Tératologie de la solitude: contes butô», la «tératologie» étant, selon Le Petit Robert, une «science qui a pour objet l'étude des anomalies et des monstruosités des êtres vivants». L'éditeur a choisi l'expression, moins effrayante, de Contes butô, le butô étant une forme de théâtre-danse-pantomime révolutionnaire élaborée au Japon après la guerre.

    Mais il reste de ces Contes butô une impression de monstruosité, de solitude abyssale, qui plane sur tout le livre. Les personnages y sont parfois confinés à l'impuissance sexuelle et à la maladie, marchant sur la tête ou rajeunissant subitement, toujours seuls de leur espèce dans une foule d'êtres différents. Mais leur drame est compensé par un sens de l'absurde et même par une ironie qui survient comme un réconfort dans cet isolement glacé.

    Et c'est sans doute dans la formule des nouvelles, ces petits récits qui traversent le ciel du livre comme un éclair, que l'écrivain est à son meilleur, et c'est aussi ce qui fait que les Contes butô frappent plus encore que le dernier roman de Ook Chung, L'Expérience interdite, paru cette année même et qui est en quelque sorte l'amorce des Contes butô.

    «Je pense que le recueil de nouvelles est une formule qui me convient assez bien, dit l'auteur en entrevue. Je comparerais cela à ramasser tranquillement des cailloux en chemin plutôt que de traîner un lourd rocher sur son dos. Plus jeune, j'ambitionnais d'écrire des romans, c'est vrai, parce que je croyais que cela faisait plus "sérieux", et les Dostoïevski, les Thomas Mann me remplissaient de respect et d'admiration parce qu'ils réussissaient à faire des oeuvres totalisantes. Mais je n'en suis pas là! Pour mon roman Kimchi, j'ai vraiment senti la nécessité de la forme romanesque, car c'est comme une longue rêverie, mais je crois que, pour mes histoires plus percutantes, la nouvelle me va mieux.»

    Reste que certains thèmes reviennent de façon récurrente à travers les Contes butô. Il y a celui de la célébrité que l'on traque, de l'image fabriquée que l'on se fait des êtres, du fétichisme et de la vénération des icônes, celui de la maladie et de l'exclusion.

    Le français a jadis été une langue seconde pour Ook Chung, qui est né au Japon et a étudié à Montréal, mais dont la terre ancestrale est la Corée. Et le français est aujourd'hui la langue dans laquelle il écrit. Cet héritage bigarré a sans doute instillé chez l'écrivain son sens de la différence, qui traverse chacun de ses récits, comme cette Leçon d'orientation, qui est aussi un clin d'oeil à l'Orient. Le Japon n'a-t-il pas occupé la Corée et n'a-t-il pas aussi été en guerre contre le Canada?

    «Cela m'a intéressé de traduire le roman de Kerri Sakamoto, Le Champ électrique, qui raconte sur le mode de la fiction des expériences collectives d'internement de citoyens canadiens d'origine japonaise (le même cas s'est produit aux États-Unis) durant la Deuxième Guerre mondiale. [Mais] si j'ai été fasciné par quelque chose, c'est plutôt par les rapports crispés entre le Japon et la Corée. Moi qui suis un Coréen né au Japon, j'éprouve une curiosité pour ces deux cultures, ces deux pays, et cela m'attriste lorsqu'il y a des situations d'hostilité entre les deux.»

    Reste que tant le roman L'Expérience interdite que les Contes Butô font référence à l'île de Guam, qui a été l'enjeu de combats entre les Américains et les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale. Chung dit y avoir été mobilisé par l'expérience des stragglers, ces soldats japonais retrouvés dans les îles du Pacifique qui croyaient, 25 ans après la fin des hostilités, que la guerre n'était pas encore terminée.

    «Je me rappelle encore la première fois où j'ai entendu la nouvelle de la réapparition d'un de ces stragglers japonais dans un périodique canadien-japonais; cela s'est passé quand j'étais dans la vingtaine, or ce soldat japonais émergeait psychologiquement de la Deuxième Guerre mondiale! C'est ce concept même d'anachronisme qui m'a fasciné et qui m'est apparu lourd de métaphore, par exemple pour tous les cas de refoulement et d'abréaction que chacun d'entre nous porte enfouis comme autant de guerres anachroniques qui auraient dû se terminer il y a bien longtemps.»

    Aujourd'hui, Ook Chung passe son temps entre le Canada, la Corée et le Japon. «C'est devenu un triangle vital, que je compare parfois à des organes. Au Canada, je me sens plutôt un être cérébral. Au Japon, c'est l'émotif et l'esthétique qui jouent sur ma sensibilité, un peu comme un gamin dans un magasin de bonbons. Mais vient toujours un moment où j'ai l'impression de faire une overdose de sucre, alors j'ai besoin du sel que m'apporte l'austère beauté de la Corée.»

    Ces trois patries, qui reconstruisent à elles trois son identité, lui sont désormais aussi vitales que le poumon gauche, le poumon droit et le cerveau de son anatomie. Un héritage éclectique avec lequel il faut écrire son propre manuel de survie.

    Contes Butô

    Ook Chung

    Boréal, Montréal, 2003

    160 pages

    L'expérience interdite

    Ook Chung

    Boréal, Montréal, 2003

    197 pages
     
     
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