Grandeur du taoïsme
Une traduction complète du Huainan Zi vient de paraître dans la collection de la Pléiade sous la direction de Charles Le Blanc, de l'Université de Montréal, et de son collègue Rémy Mathieu.
L'histoire de la pensée chinoise est plusieurs fois millénaire et, seule peut-être parmi les grands héritages orientaux, elle offre au lecteur occidental une conception du monde démythologisée et dégagée des avatars de la représentation héroïque qui bloquent souvent l'accès de la sagesse indienne, tibétaine ou même japonaise. La Chine, pour le dire d'un mot, se préoccupa de la formulation d'une sagesse humaine, accordée à la fois au rythme du cosmos et aux contingences des affaires de la vie. Elle nous interpelle encore directement et elle est, chose rare, parfaitement lisible. Parler, à son sujet, d'une éthique rend les choses un peu compliquées: les penseurs chinois, de Confucius aux grands maîtres de la tradition taoïste, ne se sont pas montrés d'abord soucieux de rationaliser les principes de la sagesse qu'ils préconisaient: ils voulaient surtout les formuler clairement.
Le taoïsme (cette appellation est maintenue malgré l'usage du terme dao pour désigner le principe ultime) recouvre une histoire qui va des Royaumes combattants à l'avènement du bouddhisme en Chine (du IVe siècle avant Jésus-Christ au premier siècle de notre ère), et même au-delà. Ses maîtres furent nombreux, ses écoles souvent divisées. De Zhuangzi (Chouang Tseu) à Liu Han, en passant par Laozi (Lao Tseu), la pensée s'est raffinée et a connu une élaboration complexe, sur les plans tant de la cosmologie que de l'art de vivre. Dans la magnifique édition qu'ils publient aujourd'hui, le sinologue Charles Le Blanc, de l'Université de Montréal, et son collègue Rémy Mathieu nous offrent la traduction du texte qui représente la synthèse doctrinale la plus accomplie de cette tradition, le Huainan Zi. Ce texte, qui date du IIe siècle avant notre ère (il est présenté à l'empereur Wu en -139), est l'oeuvre d'un prince de la cour, Liu Han, neveu de l'empereur Liu Bang, fondateur de la dynastie des Han, et il représente un témoin essentiel de la pensée du courant dit de Huang Lao, héritière du premier taoïsme. De grands historiens ont restitué le fil de cette histoire (au premier rang, Anne Cheng dans son Histoire de la pensée chinoise, une synthèse essentielle pour préciser le contexte), mais seule la lecture des textes nous permet d'en mesurer la richesse.
Cosmopologie et politique
En 21 chapitres (on peut commencer par les deux derniers, qui proposent des récapitulations), chacun portant sur un ensemble de questions morales et cosmologiques, le Huainan Zi présente la grande équation qui doit accorder la vie humaine: comme des cithares vibrant à l'unisson, les résonances de l'univers (ganying), le précepte du non-agir (wuwei) et la tension des principes (yin et yang) entrent en harmonie pour rendre possible l'accord de l'univers entier et la réalisation de l'idéal du sage. Dans leur introduction et dans leur commentaire de chaque chapitre, les traducteurs insistent sur la complémentarité de la doctrine du dao et du souci des affaires humaines. Le taoïsme n'est ni une métaphysique si abstraite qu'elle ne toucherait plus à rien de concret, ni une morale si concrète qu'elle ne relierait plus le sage à ce qui est plus grand que lui et qui est son origine. L'idéal de sagesse et de sainteté consiste en ce rapport de résonance avec les ouvertures et les fermetures du dao. Entreprendre ou renoncer, choisir ou rejeter, lier sans être aveuglé, tout est décision pour l'être humain, et l'apparence paradoxale du non-agir — au regard occidental, une forme de quiétisme — n'est telle que pour celui qui ne sait pas accorder sa décision au principe universel du dao. La métaphysique englobe la morale, mais elle ne doit jamais empêcher de saisir la destination pratique du discours.
La structure du texte le fait voir clairement: les premiers chapitres (I à VIII) exposent la structure du cosmos, de la société et de l'homme, mais toute la deuxième moitié (IX-XIX) est dirigée vers les responsables politiques pour leur inculquer une vision taoïste de leur action. La philosophie de l'État qui s'en dégage doit elle-même être replacée dans l'histoire politique de la Chine des Han et dans le cadre de l'unification culturelle. C'est ainsi que l'équilibre entre les connaissances encyclopédiques (tout le savoir chinois, de la médecine à l'astronomie, est ici repris au bénéfice du lectorat des lettrés), la synthèse métaphysique et les consignes concrètes est assuré par l'auteur, le prince de Huainan et ses compagnons rédacteurs.
Cet équilibre est porté par une écriture somptueuse, dont la traduction, même pour le profane, garde les marques du grand genre chinois: la mixture parfaite du principe, du concept et du précepte. On ne se lasse pas de lire ces figures du dao, d'affronter l'énigme de son ineffabilité, de se laisser pénétrer des conseils des sages: toute la poétique du taoïsme est en effet imprégnée d'une métaphore d'abord musicale, qui doit conduire le sage à l'expérience absolue, qui est aussi bien mystique que politique. Texte admirable, le
Huainan Zi fait suite, dans la collection de la Pléiade, à l'ensemble des textes traduits dans une édition publiée par Étiemble en 1980. Il montre, comme le disait Anne Cheng, l'aménagement de l'héritage taoïste et nous permet d'avoir accès à sa richesse séculaire.
L'histoire de la pensée chinoise est plusieurs fois millénaire et, seule peut-être parmi les grands héritages orientaux, elle offre au lecteur occidental une conception du monde démythologisée et dégagée des avatars de la représentation héroïque qui bloquent souvent l'accès de la sagesse indienne, tibétaine ou même japonaise. La Chine, pour le dire d'un mot, se préoccupa de la formulation d'une sagesse humaine, accordée à la fois au rythme du cosmos et aux contingences des affaires de la vie. Elle nous interpelle encore directement et elle est, chose rare, parfaitement lisible. Parler, à son sujet, d'une éthique rend les choses un peu compliquées: les penseurs chinois, de Confucius aux grands maîtres de la tradition taoïste, ne se sont pas montrés d'abord soucieux de rationaliser les principes de la sagesse qu'ils préconisaient: ils voulaient surtout les formuler clairement.
Le taoïsme (cette appellation est maintenue malgré l'usage du terme dao pour désigner le principe ultime) recouvre une histoire qui va des Royaumes combattants à l'avènement du bouddhisme en Chine (du IVe siècle avant Jésus-Christ au premier siècle de notre ère), et même au-delà. Ses maîtres furent nombreux, ses écoles souvent divisées. De Zhuangzi (Chouang Tseu) à Liu Han, en passant par Laozi (Lao Tseu), la pensée s'est raffinée et a connu une élaboration complexe, sur les plans tant de la cosmologie que de l'art de vivre. Dans la magnifique édition qu'ils publient aujourd'hui, le sinologue Charles Le Blanc, de l'Université de Montréal, et son collègue Rémy Mathieu nous offrent la traduction du texte qui représente la synthèse doctrinale la plus accomplie de cette tradition, le Huainan Zi. Ce texte, qui date du IIe siècle avant notre ère (il est présenté à l'empereur Wu en -139), est l'oeuvre d'un prince de la cour, Liu Han, neveu de l'empereur Liu Bang, fondateur de la dynastie des Han, et il représente un témoin essentiel de la pensée du courant dit de Huang Lao, héritière du premier taoïsme. De grands historiens ont restitué le fil de cette histoire (au premier rang, Anne Cheng dans son Histoire de la pensée chinoise, une synthèse essentielle pour préciser le contexte), mais seule la lecture des textes nous permet d'en mesurer la richesse.
Cosmopologie et politique
En 21 chapitres (on peut commencer par les deux derniers, qui proposent des récapitulations), chacun portant sur un ensemble de questions morales et cosmologiques, le Huainan Zi présente la grande équation qui doit accorder la vie humaine: comme des cithares vibrant à l'unisson, les résonances de l'univers (ganying), le précepte du non-agir (wuwei) et la tension des principes (yin et yang) entrent en harmonie pour rendre possible l'accord de l'univers entier et la réalisation de l'idéal du sage. Dans leur introduction et dans leur commentaire de chaque chapitre, les traducteurs insistent sur la complémentarité de la doctrine du dao et du souci des affaires humaines. Le taoïsme n'est ni une métaphysique si abstraite qu'elle ne toucherait plus à rien de concret, ni une morale si concrète qu'elle ne relierait plus le sage à ce qui est plus grand que lui et qui est son origine. L'idéal de sagesse et de sainteté consiste en ce rapport de résonance avec les ouvertures et les fermetures du dao. Entreprendre ou renoncer, choisir ou rejeter, lier sans être aveuglé, tout est décision pour l'être humain, et l'apparence paradoxale du non-agir — au regard occidental, une forme de quiétisme — n'est telle que pour celui qui ne sait pas accorder sa décision au principe universel du dao. La métaphysique englobe la morale, mais elle ne doit jamais empêcher de saisir la destination pratique du discours.
La structure du texte le fait voir clairement: les premiers chapitres (I à VIII) exposent la structure du cosmos, de la société et de l'homme, mais toute la deuxième moitié (IX-XIX) est dirigée vers les responsables politiques pour leur inculquer une vision taoïste de leur action. La philosophie de l'État qui s'en dégage doit elle-même être replacée dans l'histoire politique de la Chine des Han et dans le cadre de l'unification culturelle. C'est ainsi que l'équilibre entre les connaissances encyclopédiques (tout le savoir chinois, de la médecine à l'astronomie, est ici repris au bénéfice du lectorat des lettrés), la synthèse métaphysique et les consignes concrètes est assuré par l'auteur, le prince de Huainan et ses compagnons rédacteurs.
Cet équilibre est porté par une écriture somptueuse, dont la traduction, même pour le profane, garde les marques du grand genre chinois: la mixture parfaite du principe, du concept et du précepte. On ne se lasse pas de lire ces figures du dao, d'affronter l'énigme de son ineffabilité, de se laisser pénétrer des conseils des sages: toute la poétique du taoïsme est en effet imprégnée d'une métaphore d'abord musicale, qui doit conduire le sage à l'expérience absolue, qui est aussi bien mystique que politique. Texte admirable, le
Huainan Zi fait suite, dans la collection de la Pléiade, à l'ensemble des textes traduits dans une édition publiée par Étiemble en 1980. Il montre, comme le disait Anne Cheng, l'aménagement de l'héritage taoïste et nous permet d'avoir accès à sa richesse séculaire.
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