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Quand les livres québécois résonnent en terre tropicale

Près d’un millier de livres d’ici ont trouvé preneurs lors des Rencontres québécoises en Haïti

10 mai 2013 | Danielle Laurin | Livres
Dany Laferrière, président des Rencontres québécoises en Haïti
Photo : Pedro Ruiz - Le Devoir Dany Laferrière, président des Rencontres québécoises en Haïti
Port-au-Prince – La littérature québécoise était méconnue en Haïti : c’est désormais chose du passé. Près d’un millier de livres d’ici ont trouvé preneurs lors des Rencontres québécoises en Haïti, qui se sont achevées mardi, à Port-au-Prince. «Il y avait une grande demande ; certaines personnes partaient avec une douzaine de livres sous le bras», s’émerveille Karine St-Germain, de Québec édition, l’organisme responsable de la foire du livre pour ces Rencontres.

Au cours des prochains mois, divers centres culturels du pays de même que des librairies vont faire circuler les invendus de la foire. Les ponts sont jetés. « Nous avons vraiment senti une soif d’apprendre, de lire, de découvrir l’autre », résume Karine Saint-Germain.


« Les livres ne marchent pas tout seuls, il faut les apporter et les présenter », fait remarquer Dany Laferrière, président de ces Rencontres orchestrées par le fondateur des éditions Mémoire d’encrier, Rodney Saint-Éloi. Pendant une semaine, une vingtaine d’écrivains québécois ont participé à des débats littéraires, des soirées de poésie, des ateliers d’écriture et des rencontres dans les écoles, non seulement dans la capitale, mais en région.


Projets à venir


Parmi les retombées à surveiller : l’Association haïtienne des professeurs de français ambitionne de mettre au programme des écoles du pays la série jeunesse Le journal d’Aurélie Laflamme. « Si on veut que les jeunes lisent, autant leur mettre sous les yeux des livres qu’ils aiment », a confié le directeur de l’Association à l’auteure, India Desjardins, qui s’avère l’une des coqueluches de ces Rencontres, dans un pays où plus de 35 % de la population a moins de 15 ans (selon les chiffres disponibles en 2011).


Des initiatives personnelles sont aussi mises en avant. Devant l’état vétuste de la plupart des bibliothèques scolaires, certains écrivains québécois, comme Yvon Rivard, envisagent d’envoyer des livres directement aux établissements d’enseignement. « Dans la ville de Verrettes, j’ai constaté que les écoles souffrent d’un manque effrayant de livres, dit-il. On trouve des manuels de géographie, de mathématiques, mais très peu de littérature. Il y a quelques romans français obscurs, mais je n’ai vu aucun livre québécois. » Avec le poète et essayiste Pierre Nepveu, il aimerait constituer des envois groupés, qui offriraient une panoplie d’ouvrages québécois fondateurs et actuels.


L’écrivaine Louise Dupré, qui est revenue de Petit-Goâve toute chamboulée, entend bien faire sa part elle aussi. « Un garçon de 12 ans est venu vers moi dans une école, pour me demander si je pouvais l’aider à construire une bibliothèque, raconte-t-elle. On ne peut pas rester insensible à cela. » Elle rapporte dans ses bagages ce qu’elle appelle une « leçon de vie » : « Les Haïtiens ont un courage incroyable, et une dignité lumineuse. Leur volonté est sans limite. C’est une grande leçon de vie pour nous de voir des gens aussi déterminés sur tous les plans : culturel, social, éducationnel. »


Le poète André Roy va dans le même sens : « J’ai senti une grande volonté de créer une vie communautaire et culturelle malgré un manque de moyens criant. Les Haïtiens n’attendent pas l’aide du gouvernement, ils foncent. Ça me donne de l’espoir. »


Faire rayonner les échanges littéraires québéco-haïtiens


En tant que vice-président de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ), André Roy entend poursuivre les échanges entre écrivains québécois et haïtiens. « J’ai l’intention d’amorcer des démarches pour faire venir chez nous des écrivains haïtiens en résidence d’écriture. » En retour, Haïti pourrait accueillir des écrivains québécois désireux d’écrire dans un autre décor. À une heure de route de Port-au-Prince, nichée dans les montagnes, une résidence d’écrivains a été mise sur pied il y a près d’un an.


Les échanges vont aussi se poursuivre par d’autres canaux. Le ministre de la Culture et des Communications du Québec, Maka Kotto, est venu annoncer lors de ces Rencontres qu’Haïti sera l’invité d’honneur du prochain Salon du livre de Montréal. Mais au-delà de ses fonctions ministérielles, l’ex-acteur originaire du Cameroun dit se reconnaître dans les jeunes Haïtiens sans le sou qu’il a croisés. « Je viens d’une famille très modeste. Je marchais pieds nus pour aller à l’école. C’est quelque chose qu’on ne peut oublier. C’est le livre, ce sont les arts qui m’ont sauvé. »

 

Dany à Petit-Goâve


Parmi les moments mémorables figure l’accueil triomphal réservé à Dany Laferrière dans la ville de son enfance, Petit-Goâve. Banderoles, fanfares et cadeaux l’attendaient partout. À la mairie, on lui a remis la clé de la ville. Au lycée Faustin-Soulouque, qu’il a jadis fréquenté, ils étaient des centaines de jeunes désireux de faire la fête à leur écrivain fétiche. On lui a offert une couronne en carton colorée, tout en le proclamant officiellement « écrivain roi ». « J’ai écrit L’odeur du café parce que je voulais retrouver Da, ma grand-mère, et Petit-Goâve, a-t-il raconté. Je vis en ce moment une grande émotion. J’ai l’impression d’être dans un roman. »


Dany Laferrière s’est ensuite rendu à la maison de sa défunte grand-mère, où il a autrefois passé des heures à parler avec elle et à observer les gens sur la galerie. Apercevant son voisin d’en face, un ami d’enfance, il lui a sauté dans les bras. « Vous pouvez dire que vous me connaissez vraiment maintenant », a lancé Dany au petit groupe d’écrivains québécois qui l’accompagnaient.


Événements marquants


Le féminisme est un point sensible dans un pays plutôt machiste comme Haïti. Les auteures québécoises, dont Marie-Hélène Poitras et Catherine Voyer-Léger, invitées à participer à un débat sur le féminisme aujourd’hui auprès de leurs consoeurs haïtiennes, en sont restées ébranlées. Dans la salle, plusieurs hommes se sont montrés arrogants, voire agressifs, envers les panélistes, les accusant entre autres de pratiquer l’exclusion. « J’ai retrouvé le même genre d’attitude que chez nous face au féminisme dans les années 1970 », résume Louise Dupré.


La grande soirée de poésie québécoise qui a eu lieu au centre culturel la FOKAL, à Port-au-Prince, figure parmi les événements les plus courus. De jeunes Haïtiens ont lu nos poètes, une chanteuse de l’endroit a interprété a capella Le grand cerf-volant de Gilles Vigneault. Dany Laferrière, lui, a lu du Gaston Miron. Ce qui a beaucoup touché le poète et éditeur Paul Bélanger : « C’était un moment formidable, parce que, tout à coup, la poésie de Miron trouvait un écho dans un espace tropical. »


Lors de cette même soirée, Joséphine Bacon a récité en innu et en français l’un de ses poèmes. D’un bond, la salle s’est levée pour l’applaudir. D’ailleurs, partout où elle est passée, les Haïtiens se sont montrés curieux d’en savoir plus sur sa culture d’origine, eux dont le pays était habité par les Amérindiens bien avant sa « découverte » par Christophe Colomb en 1492. Pour Joséphine Bacon : « Haïti, c’est un rêve éveillé que j’ai fait pendant sept jours. J’espère avoir donné autant que j’ai reçu. »


 

 

Ce reportage a été réalisé dans le cadre des Rencontres québécoises en Haïti.

 
 
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