La subjectivité au rang des beaux-arts
Un demi-siècle d’édition au Boréal
Nous sommes en 1962. Denis Vaugeois, le verbe clair et haut, de l’énergie à revendre, enseigne l’histoire à l’École normale de Trois-Rivières. Jacques Lacoursière, qui fut l’un de ses étudiants, raie sage sur le côté, esprit littéraire autant qu’historique, se voit un jour confier par Mgr Albert Tessier la responsabilité d’ordonner et de mettre en valeur l’imposante masse des archives Pierre Boucher, à Trois-Rivières.
Vous qui lisez ces lignes, si vous ignorez qui est Pierre Boucher, arrivé, à 13 ans, avec sa famille en Nouvelle-France, en 1635, bientôt soldat, interprète, ami des populations amérindiennes, seigneur (Boucherville n’a pas toujours été une ville de banlieue), gouverneur de Trois-Rivières, etc., vous donnez raison à ces deux jeunes gens qui estimaient, dans les années 1960, que les Québécois - le mot est alors à peine entré dans l’usage - ne connaissaient pas assez leur histoire, qu’ils doivent pourtant connaître s’ils ambitionnent de changer le monde, et au premier chef la société, alors en pleins chamboulements. Flanqués d’un évêque allumé, de deux abbés pragmatiques, d’un libraire et d’un graphiste, ces jeunes gens à l’esprit délicieusement fantasque ont alors l’idée de traiter l’histoire sur le mode de l’actualité. Morts, batailles, alliances, faits divers, débats : comme dans un roman de H. G. Wells, le lecteur est catapulté en 1524, année de référence pour le premier numéro du journal Le Boréal Express, qui paraît en novembre 1962 et compte 10 000 abonnés un an plus tard.
De la publication d’un journal à l’édition de livres, à l’époque comme maintenant, il n’y a qu’un pas à franchir pour les audacieux. À cette différence près que ce n’est pas la convergence qui anime alors l’équipe du Boréal Express. En 1968, alors que paraît le premier titre de la maison d’édition, le journal n’existe plus, ayant épuisé ses troupes rédactionnelles et reçu le coup de grâce d’une augmentation draconienne des tarifs postaux. Ce qui demeure de l’esprit des origines, toutefois, c’est un goût très vif pour l’histoire, comme en témoigne la toute première collection de la maison d’édition née du journal, collection vouée à la publication d’essais historiques sur le Canada et le Québec. Son nom, « 17/60 », se fait l’écho d’une date fameuse. Vous qui lisez ces lignes (oui, encore vous), si vous ignorez ce qui s’est passé en 1760, c’est que, décidément, en matière d’inculture historique, plus ça change, plus c’est pareil. Et que l’équipe des éditions du Boréal Express, sous l’impulsion des historiens Paul-André Linteau et René Durocher, fut bien inspirée d’accorder une place prépondérante à cette discipline dans le catalogue de la maison d’édition pendant la première décennie de son existence.
Place à la littérature
Plus généralement, les sciences humaines et les essais domineront encore le catalogue pendant la décennie suivante, mais la littérature montre déjà le bout du nez, avec le premier changement de garde qui voit Antoine Del Busso intégrer l’équipe en 1977 (il y restera jusqu’en 1989), devenir actionnaire principal en 1978, après le départ de Denis Vaugeois, désormais entré en politique, et s’associer à Pascal Assathiany, fondateur de Diffusion Dimédia, société qui diffuse et distribue depuis 1974 les ouvrages publiés par les éditions du Boréal Express.
La littérature s’installera en force dans les années 1980, alors que les éditions du Boréal (qui ont entre-temps fait tomber l’adjectif « Express ») connaîtront une troisième génération d’animateurs, celle, toujours active, des Jacques Godbout et François Ricard, arrivés dans les années 1980, des Jean Bernier et Hélène Girard dans les années 1990. Ce sont eux, avec Pascal Assathiany, directeur général depuis 1989, qui auront donné au Boréal son visage actuel, ayant su attirer, retenir, choisir les auteurs qu’ils estiment nécessaires de publier, après en avoir débattu, parfois âprement, au comité de lecture. En trois décennies d’édition littéraire en ce qui les concerne, qu’y a-t-il eu de changé ? « Avec l’équipe de troisième génération, explique Assathiany, on a voulu faire du Boréal une grande maison de littérature générale, comme Suhrkamp en Allemagne, Feltrinelli en Italie, Anagramma en Espagne, Gallimard ou Le Seuil en France. On a réussi à le faire dans le domaine de la littérature québécoise et canadienne. Mais on s’est aussi heurtés au principe de réalité, qui pose la question de la capacité pour un éditeur oeuvrant dans un pays de langue française qui n’est pas la France d’attirer des auteurs sur le plan international. On a donc appris à ruser, en établissant des partenariats, par exemple avec les éditions de l’Olivier, La Découverte, Christian Bourgois, Le Seuil ou Phébus. »
Le pari de la littérature
Au Québec comme ailleurs, la frilosité des éditeurs est manifeste, à l’heure où l’édition est dominée par l’économie, aux règles dictées, pêle-mêle, par les marges qu’exigent de grands groupes propriétaires, par le recul du livre dans l’espace public alors que, paradoxalement, la lecture demeure le loisir préféré de bon nombre de Québécois, ou par l’arrivée du numérique au modèle économique encore à trouver. Les chiffres, tout éditeur doit savoir les intégrer à sa pratique. Ce qui n’empêchait pas, en son temps, Jérôme Lindon, patron des éditions de Minuit et grand découvreur de talents, de rappeler qu’un ouvrage littéraire est un bien qui doit pouvoir créer sa propre demande et non chercher à y répondre. Pour une maison d’édition, le corollaire de cette vision est le choix d’une politique d’auteur, qui inscrit chaque livre publié par un écrivain dans une oeuvre en devenir au sein de cette maison. Au Québec, quelques maisons d’édition ont fait ce choix.
« Plus que jamais », dit Assathiany, les éditions du Boréal privilégient elles aussi cette approche, dans leur cas tour à tour patrimoniale et exploratrice, comme le montre un catalogue où cohabitent avec bonheur Gabrielle Roy, Marie-Claire Blais, Victor Lévy-Beaulieu, Gilles Vigneault, Robert Lalonde, Monique Proulx, Mauricio Segura, Rachel Leclerc, pour ne nommer qu’eux. Au passage, rappelons un truisme : une maison d’édition existe d’abord à travers ses écrivains. Pour choisir les siens, le Boréal s’appuie sur son comité de lecture, formé des cinq éditeurs susmentionnés, auxquels s’ajoute aussi au besoin l’un ou l’autre des quatre conseillers littéraires de la maison. C’est cette diversité de voix, en amont, alors que périodiquement la déferlante de manuscrits vient battre le seuil du 4447, rue Saint-Denis, qui est garant de la diversité et de la vitalité du catalogue, selon Pascal Assathiany.
Cela étant, la prise de risque est-elle demeurée la même au fil des ans ? « On a l’esprit de contradiction, résume ce dernier avec humour. C’est peut-être ce qui fait que nous sommes demeurés une maison indépendante. Au contraire, plus la tendance est au livre formaté et vite digéré, plus on a envie de publier des ouvrages exigeants. Bien sûr, à la fin de l’exercice financier, il faut en arriver à un nombre supérieur à zéro. Mais l’édition réserve constamment des surprises sur le plan des ventes. Et le fait d’avoir un fonds
En 2013, la maison d’édition compte 11 salariés. Elle publie de 60 à 70 titres en nouveauté par an, et une soixantaine en réimpression. Le catalogue propose près de 2000 titres, affiche une dizaine de collections, certaines bien établies, comme « Papiers collés » ou « Boréal compact », et accueille environ 1000 auteurs. Pascal Assathiany situe entre 5 et 8 % les parts de marché des éditions du Boréal, pour ce qui est des ventes réalisées en librairie, au Québec, dans le seul domaine de la littérature générale.
Et le numérique ? À l’heure actuelle, les ventes de livres dans ce format représentent, estime-t-il, entre 4 et 5 % des ventes totales des éditions du Boréal, qui, à l’instar d’autres éditeurs, ont choisi de reconduire dans l’univers numérique la chaîne de commercialisation du livre imprimé, ce qui a pour conséquence de maintenir le libraire à la place essentielle qui est la sienne.
On le voit : le monde du livre est un écosystème, où le maintien de la diversité, à tous les niveaux, est un vrai enjeu. Du coup, Pascal Assathiany appuie le projet de réglementer le prix du livre pendant les quelques mois où il est vendu en nouveauté. L’idée, qui fait dorénavant consensus chez tous les acteurs du monde du livre et rallie un nombre significatif de lecteurs dans le grand public, sera bientôt étudiée en commission parlementaire à Québec. Il s’agit là d’une mesure importante pour empêcher un écosystème aux équilibres subtils et sans cesse recomposés de se transformer en jungle où tous seraient soumis, en définitive, au régime des best-sellers vendus par quelques-uns.
Chiffres, chiffres. On veut bien. Mais leur apparente objectivité ne doit tromper personne. L’édition littéraire est d’abord affaire de sensibilité, en 1963 comme en 2013. « La subjectivité, y a que ça, rappelle Assathiany. C’est ma conception de l’édition, qui, sur la scène internationale, n’est surtout pas un métier de renvois d’ascenseur. L’édition, c’est : tu reçois un texte, tu le lis, tu l’aimes, tu le prends. Et chaque fois que tu crois à un manuscrit et que tu découvres que des milliers de personnes l’aiment aussi, et que ce livre circule, qu’il devient parfois un film, c’est le plus beau souvenir que je garde de ma pratique d’éditeur, et ce souvenir est renouvelé… »
Collaboration spéciale
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Les éditions du Boréal en douze jalons
Novembre 1962: parution du premier numéro du journal historique Le Boréal Express, consacré à l’actualité de l’année 1524.
18 mars 1963: création de la société Le Boréal Express, qui signe l’acte de naissance juridique des futures éditions du Boréal.
1967: mort du journal Le Boréal Express, victime de l’essoufflement de l’équipe rédactionnelle et de la hausse des tarifs postaux.
1968: parution d’un premier titre aux éditions du Boréal Express : L’idée d’indépendance au Québec. Genèse historique, de Maurice Séguin, dans la collection « 17/60 ».
1974: création de Diffusion Dimédia, société de distribution et de diffusion dirigée par Pascal Assathiany et qui diffuse, entre autres éditeurs, les ouvrages des éditions du Boréal Express
1978: départ du fondateur, Denis Vaugeois, nommé ministre des Affaires culturelles dans le gouvernement Lévesque ; Antoine Del Busso, directeur des éditions depuis 1977, devient actionnaire majoritaire et s’associe à Pascal Assathiany.
1980: entrée en littérature des éditions du Boréal Express avec le roman Maria Chapdelaine, de Louis Hémon, dans l’édition critique de Ghislaine Legendre.
1987: abandon de l’adjectif « Express » ; participation minoritaire des éditions du Seuil au capital des éditions du Boréal ; mise sur pied du comité éditorial ; Jacques Godbout est nommé président du conseil d’administration.
1989: départ d’Antoine Del Busso ; Pascal Assathiany devient directeur général des éditions du Boréal.
1990: Jean Bernier est directeur de l’édition ; installation au 4447 de la rue Saint-Denis à Montréal.
1993: retrait des éditions du Seuil du capital des éditions du Boréal, redevenues entièrement propriété québécoise.
Avril 2010: virage numérique des éditions du Boréal à la suite d’un accord entre Diffusion Dimédia et l’entreprise De Marque, qui prévoit la commercialisation en format numérique d’un certain nombre de titres des éditeurs diffusés ; en 2013, 300 titres du catalogue Boréal sont offerts dans ce format ainsi que toutes les nouveautés.
Et un 13e jalon, pour faire bonne mesure :
Mai 2013: 50e anniversaire ; environ 2000 titres au catalogue et 1000 auteurs.









