François Blais et l’anodin au peigne fin
La classe de madame Valérie
François Blais
L’Instant même
Québec, 2013, 402 pages
Petites vies sans envergure, petites misères au quotidien. Bienvenue chez les perdants ordinaires. Ceux qu’affectionne l’écrivain François Blais, devenu maître dans l’art de passer au peigne fin l’anodin.
Nous sommes à Grand-Mère, cette ville de la Mauricie où l’auteur est né et dont il a fait le théâtre principal de son oeuvre. Comme toujours, il plante son décor dans la réalité brute. Nous sommes dans le singulier, le particulier, mais qui agissent comme révélateurs.
Variante de taille cependant par rapport aux six romans précédents de l’auteur : plutôt que de mettre en évidence un ou deux personnages, il nous offre cette fois une galerie de portraits. Portraits intrusifs, qui fouillent les entrailles des protagonistes.
Ainsi aurons-nous accès, derrière les masques de chacun, à leurs pensées les plus secrètes, inavouables, à leurs angoisses, aspirations, frustrations. Le microcosme ici est vu au microscope.
Nous pénétrons dans une petite école de Grand-Mère. Dans une classe, en particulier. Il y a là 25 élèves de cinquième année et leur enseignante, qu’on va suivre tour à tour, et que l’on va retrouver dans des périodes charnières de leur vie.
Trois époques se chevauchent : 1990, 1997, 2011. Les jeunes qu’on découvre pour la plupart à 11 ans reviennent dans l’histoire comme cégépiens, puis une fois bien installés dans l’âge adulte.
L’originalité du procédé ici consiste à briser la chronologie : on peut voir untel enfant jouer au ballon-chasseur dans la cour de la petite école et, tout de suite après, sans crier gare, l’apercevoir à 32 ans dans une chambre d’hôtel en train de s’envoyer en l’air avec une escorte, tandis que sa femme et ses enfants ne se doutent de rien.
C’est le contraste entre les époques, entre les comportements enfantins, adolescents, adultes de chacun, qui frappe. Par ricochet, on ne peut que mesurer la distance entre qui on est, qui on veut être et qui on devient. Incluant toutes les désillusions qui viennent avec le vieillissement.
Une telle voulait devenir enseignante, elle travaille comme serveuse sexy dans un resto bas de gamme et carbure aux guides de croissance personnelle. Celui qui rêvait d’être musicien joue de son instrument de temps en temps la fin de semaine dans un bar miteux mais s’abrutit quotidiennement dans une usine.
Mais on remarque une certaine constance, aussi. Pas surprenant que le petit génie des maths soit devenu un crack de l’informatique. Et que la fille qui ne savait pas ce qu’elle voulait faire plus tard, n’importe quoi en fait, à la condition que ce ne soit pas trop forçant, ait opté pour l’aide sociale et le farniente comme mode de vie.
Il y en a pour tous les goûts. Dans le lot, il y aura même un suicidé. Et un tueur en série. Il y a les carrières, mais il y a la vie de couple aussi. Des enfants dans certains cas. Et, encore là, bien du désenchantement.
Le plus remarquable, c’est que l’auteur est aussi à l’aise dans la peau des uns que des autres. Il sait se glisser dans leur tête, tour à tour, dans les moments les plus intimes. Et les faire interagir entre eux dans toutes sortes de situations.
Le projet était ambitieux, l’opération est réussie. Au bout d’un certain temps, toutefois, l’intérêt s’estompe un peu. Le procédé devient un peu trop systématique, prévisible. Les détails s’accumulent, l’impression que ça tourne à vide. On souhaiterait un peu plus de profondeur, peut-être.
Heureusement, il y a les clins d’oeil récurrents de l’auteur, qui avoue franchement ne pas vouloir se cacher sous un narrateur objectif. Il nous interpelle directement, nous prend à témoin. Ses intrusions pleines d’humour et ses piques souvent assassines viennent nous distraire, et parfois nous font éclater de rire.
Quand, par exemple, il se rend compte, vers la fin du récit, qu’il n’a mis en scène aucun personnage gai, il fait son mea-culpa et crée un habile revirement de situation. Sourire en coin, il va aussi jusqu’à introduire une part interactive au roman : choisissez ce que fera tel personnage dans tel contexte…
L’auteur sent bien, un moment donné, qu’il lui faudra aboutir. Il sait bien qu’il étire la sauce, joue avec nous. On a beau être dans un roman choral qui se déploie sur des centaines et des centaines de pages, genre dans lequel un écrivain comme Jean-Simon Desrochers s’est démarqué avec La canicule des pauvres il y a quelques années, « il va falloir, indique François Blais, que je pense à conclure bientôt : tu as autre chose à faire et l’idée n’est pas de jouer à qui pisse le plus loin contre Jean-Simon Desrochers ». Bien dit.
Quand même, on se surprend en refermant La classe de madame Valérie à se demander : et après ? Que vont-ils devenir après, tous ces trentenaires ordinaires, une fois franchies la quarantaine, puis la cinquantaine, ainsi de suite ? Bien que leur avenir, pour la plupart, semble bouché aujourd’hui, ces jeunes adultes nés au tournant des années 1980 sauront-ils s’inventer une autre vie ?







