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À propos de Doerr

11 mai 2013 | Louis Hamelin | Livres

Le mur de mémoire

Anthony Doerr

Traduit de l’américain par Valérie Malfoy

Albin Michel

Paris, 2013, 287 pages

Après un premier roman remarqué (y compris par cette chronique), Anthony Doerr, Étasunien d’environ 38 ans, revient avec un recueil de nouvelles. Pour un troisième livre, c’est rare, presque un accroc au parcours éditorial balisé comme une autoroute qui attend l’écrivain de ce pays, où, à l’exception de quelques entêtés du genre de Carver, le recueil de nouvelles sert habituellement de banc d’essai avant de s’attaquer à plus gros.

Voici ce que, en 2006, j’écrivais à propos d’À propos de Grace, le roman de Doerr : « […] l’ultime secret pourrait bien se trouver dans l’émerveillement. Évoquant l’embrasement des bougainvillées dans la lumière insulaire, un des personnages affirme : « Parfois, je n’arrive pas à croire qu’il m’a été donné de vivre si longtemps et de voir de telles choses. » […] N’est-ce pas que tout ça est fichtrement, scandaleusement beau ? »


Dans Le mur de mémoire, l’émerveillement est parfois au rendez-vous, mais pas toujours. Placer la très longue nouvelle éponyme (97 pages) au début du livre était risqué : c’est loin d’être la plus réussie des six dont est composé le recueil. Doerr a situé dans l’Afrique du Sud post-apartheïd une trame un peu compliquée. Une vieille femme souffrant de la maladie d’Alzheimer accepte de se prêter à un traitement expérimental dont bénéficient les clients fortunés d’une clinique : des spécialistes y ont mis au point une technique permettant de récupérer les souvenirs et de les stocker sur une cassette. Pas invraisemblable en soi. On voit ainsi apparaître, au pays de Pistorius-la-gachette, des voleurs de mémoire qui attirent les balles de revolver aussi sûrement que s’ils avaient l’imprudence de s’isoler pour faire pipi. Le thème de l’insécurité s’en trouve renouvelé. Et sait-on jamais, l’explication scientifique fournie par l’auteur pourrait même tenir la route : « […] le substrat de souvenirs anciens se trouve non dans les cellules mais dans l’espace extracellulaire. Dans cette clinique, nous ciblons ces espaces, les marquons et les inscrivons dans des modèles électroniques. »


Le problème, c’est que les patients, avec leurs quatre trous de vis percés dans le crâne et protégés par des petits bouchons de caoutchouc, ont plus l’air de sortir d’un vieux machin comme Frankenstein ou Dr. Jekyll and Mister Hyde que d’une histoire écrite au troisième millénaire et flirtant avec la science-fiction. Disons que ce thème de la mémoire qui, dans le fond, se trouve au coeur de toute littérature, a été traité par d’autres nouvellistes (pensons à Borges) d’une manière qui rend les efforts de Doerr, en comparaison, au mieux maladroits.


Ça devient plus intéressant quand un des personnages part dans le désert du Grand Karoo à la recherche d’un fossile de gorgone (une sorte de dinosaure). On retrouve l’émerveillement, sans compter que le fossile vaut des millions…


Toute lecture, il va sans dire, est un processus subjectif, et je suis bien obligé de reconnaître que la seconde nouvelle, Engendrer, créer, pourrait m’avoir séduit pour des raisons personnelles, même si j’ai très envie d’affirmer qu’elle est meilleure objectivement. Un couple de Laramie, Wyoming, y essaie d’enfanter. C’est beaucoup de travail, on le sait. Et quand ça ne veut pas, ou quand ça veut trop, ça peut facilement virer à l’obsession. « Soixante-quinze trillions de cellules dans leurs corps, et pas moyen d’en réunir deux. » « Le néant est la règle. L’exception, c’est la vie. » Quand on se fatigue de jouer à Loto-Zygote, la science accourt à la rescousse, mais la procréation assistée, aux États-Unis, ça coûte un bras. Dans Les justes de Camus, la grand-duchesse dit au terroriste qui a bousillé son grand-duc : beaucoup de choses meurent avec un homme. C’est aussi vrai des bébés écartés au montage.


« Ses fils. Ses filles. […] ADN déjà dézippés, appariés, rezippés, aptitudes pour le piano, le hockey sur gazon, et pour prendre la parole en public - prédéterminés. Yeux pâles, veines apparentes, la forme du nez de Herb. Mais pas assez bons. Pas viables. » Prédéterminés, je veux bien, mais il ne faudrait quand même pas exagérer. Un gène du hockey ? Et les Sénateurs en cinq, c’est quoi ? De la prédétermination ?


Les nouvelles de Doerr nous promènent beaucoup : de la zone démilitarisée entre les deux Corées à un hameau chinois sur le point d’être englouti par le gigantesque projet de barrage des Trois Gorges sur le Yangtze. De la Lituanie post-soviétique au Hambourg d’avant la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est pas seulement l’état de la mémoire humaine qui semble préoccuper Doerr, mais aussi cette autre mémoire, plus ancienne et primitive, qui dort enfouie dans la profondeur des couches géologiques de la boule terrestre. La gorgone fossile du désert du Karoo répond à l’énorme esturgeon, poisson antédiluvien s’il en fut, qui tout au fond de la rivière Nemunas, en Lituanie, a survécu au joug soviétique, à la surpêche, aux pesticides, à un barrage hydroélectrique et au marché noir du caviar. Tous les deux pourraient être des métaphores des histoires que le nouvelliste nous raconte.


Le personnage de fillette de Nemunas a beau savoir toutes sortes de choses utiles, comme, par exemple, « que les oryctéropes trouvent l’eau qui les désaltère en déterrant une certaine variété de concombre », l’esturgeon est plutôt inattendu : « […] un poisson gros comme un missile nucléaire bondit hors de l’eau. » Ça m’a rappelé cette fois où, ado, au bord de la rivière des Prairies, dans le soir qui tombait, j’ai vu cette forme sombre d’une taille invraisemblable, un poisson au dos long comme une Volkswagen, venir crever la surface des eaux souillées durant la fraction de seconde nécessaire pour s’imprimer à jamais sur ma rétine, avant de retourner à son obscur monde subaquatique et insoupçonnable. L’esturgeon de la petite Allison m’a rappelé ma vision lavalloise, et c’est d’ailleurs un des effets de la bonne littérature : ressusciter les propres souvenirs du lecteur, les lui ramener sous une lumière neuve.


Dans Vie posthume, autre longue nouvelle qui paraît faire plus que ses 64 pages, les petites pensionnaires juives d’un orphelinat de Hambourg ignorent le sort qui les attend, et vont continuer de l’ignorer une fois la guerre déclarée, jusqu’à la mise en place de la Solution finale et leur départ en train pour une certaine destination… Apparemment inusable comme sujet. Ce thème des camps de la mort, coriace comme un hideux poisson à carapace remuant la vase noire du fleuve de l’histoire.

 
 
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