Quand la vie est silencieuse
Le détour
Gerbrand Bakker
Traduit du néerlandais par Bertrand Abraham
Gallimard, coll. « Du monde entier »
Paris, 2013, 258 pages
Le détour ne s’écarte pas tellement de ce projet. On y raconte la fuite d’une femme qui quitte son mari et la vie universitaire pour se rendre un peu au hasard dans un lieu reculé où elle souhaite qu’on ne la retrouve pas. En pleine campagne anglaise, elle parvient à louer pour quelques mois une bicoque laissée libre à la suite du décès de la vieille dame qui l’occupait depuis des lustres.
Le lecteur ne tarde pas à apprendre que celle qui se fait appeler Émilie, et dont le prénom véritable ne sera mentionné qu’à la sauvette, est une enseignante qui, ayant eu une relation avec un de ses étudiants, voit sa carrière menacée. On sait qu’elle travaille sur l’oeuvre d’Emily Dickenson et qu’elle se réfère fréquemment aux poèmes de l’Américaine, pas toujours pour s’en inspirer. Le mari abandonné, un être falot, se laisse convaincre de partir à sa recherche et engage un détective. Pourquoi le fait-il ? Il ne le sait pas bien, ses beaux-parents non plus, ce qui ne les empêche pas de le harceler. Il faut ramener la fautive puisque c’est dans l’ordre des choses.
Dans cette fermette où tout lui rappelle la présence de l’occupante première, l’ameublement y étant vétuste, le décor défraîchi, la nouvelle arrivée ne se sentira jamais à l’abri. La nature qui l’entoure n’a rien pour la rassurer. Non seulement y vit-elle seule, ne trouvant refuge que dans le recours au vin et dans les bains chauds, mais elle doit s’accommoder de la présence du troupeau de moutons d’un voisin fermier et d’oies qui cacardent à longueur de journée. Souvent, la nuit, un renard vient égorger l’une de ces dernières. De dix qu’elles étaient au début du séjour, il n’en restera plus que quatre. Image qui ajoute au climat d’oppression subi par l’étrangère.
Elle ne trompe sa solitude au début que par un peu de jardinage. Ou par des visites chez le boulanger, chez la coiffeuse ou chez le médecin qu’elle parvient à convaincre de lui prescrire des médicaments, sa réserve étant à sec. Ces gestes, elle les accomplit sans conviction. Avant tout, s’occuper. Avant tout, faire semblant. La thèse sur Emily Dickenson peut toujours attendre. Survient le voisin, un rustre qui veut la terroriser, sans jamais y parvenir totalement. Vulgaire à souhait, s’essayant à la séduire brutalement, il fait chou blanc. Avec un jeune homme dans la vingtaine, Bradwen, dont on finit par apprendre qu’il est le fils en cavale du malotru, s’installe un climat de confiance. Comme on pouvait s’y attendre, une sorte d’idylle prend forme. S’agit-il d’amour ou d’une séduction passagère ? Il appartient à la manière de l’auteur de le dévoiler.
Apprenant qu’elle doit quitter plus tôt que prévu son refuge, le bail étant résilié, Émilie prend de nouveau la fuite. Pour aller où ? En Irlande ? Peut-être ? Pendant ce temps, le mari et son détective l’ont repérée. Y aura-t-il rencontre ? À vrai dire, Gerbrand Bakker, et à sa suite le lecteur, n’en a cure. Ce qui compte dans ce roman avant tout, c’est le pouvoir d’envoûtement d’une écriture. De ces deux mois de novembre et de décembre en pays de Galles, on ne retient que le récit d’une vie remplie de gestes aussi inutiles qu’aléatoires. Pourquoi aller chez la coiffeuse, pourquoi s’obstiner à vivoter au milieu d’une nature hostile ? Y a-t-il autre chose à faire qu’à occuper le temps ?
Le jeune presque amant apporte-t-il ce qui ressemble au bonheur ? Rien n’est moins sûr. Mis à côté toutefois des conversations qui nous sont rapportées entre le mari abandonné et ses beaux-parents et entre ce dernier et le détective, les silences énigmatiques de l’héroïne du roman sont lumineux. On comprend la bêtise du milieu qu’elle a fui. Pourtant, celui dans lequel elle se débrouille tant bien que mal est d’une médiocrité à pleurer. C’est ce que croit Bradwen, le jeune amant qu’a délaissé Émilie dans son dernier abandon. Il finira du reste par choisir la mort.
Roman écrit avec une rare maîtrise, Le détour met en scène des personnages en fuite, en fuite d’eux-mêmes et de leur habitat. Roman psychologique si l’on veut, mais d’un genre particulier. La logique y a peu de place, on agit par instinct. Du moins, le romancier ne s’octroie pas la liberté de nous expliquer leurs décisions. Il se contenterait de les capter à la façon d’un peintre ou d’un cinéaste de (grand) talent.
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