T.-D. Bouchard, libérateur insuffisant
Frank M. Guttman
Hurtubise
Montréal, 2013, 520 pages
« Le cléricalisme est la corruption de la religion, comme le nationalisme est la corruption du patriotisme. » Ce mot du libéral radical Télesphore-Damien Bouchard (1881-1962) constitue une analyse très lumineuse des atavismes culturel et politique québécois dont les traces subsistent encore aujourd’hui. Première biographie publiée du légendaire T.-D., Le diable de Saint-Hyacinthe, de Frank M. Guttman, en donne la preuve irrécusable.
Traduit de l’anglais et préfacé par Jean Chrétien, l’ouvrage du chirurgien montréalais retraité d’origine juive constitue une mine de renseignements inédits et de rectifications de préjugés. L’auteur insiste, avec on ne peut plus de pertinence, sur les efforts incessants que Bouchard déploya pour susciter l’avènement d’une société pluraliste et progressiste.
« Petit-fils d’un porteur d’eau », comme il aime le dire, fils d’un ouvrier, Bouchard, journaliste issu du milieu rouge de Saint-Hyacinthe, est maire de la ville pendant un quart de siècle. Il incarne les mots clés des débats de son époque : instruction obligatoire et gratuite, nationalisation de l’électricité, modernisation des lois du travail, suffrage féminin, lutte contre l’influence indue du clergé… Mais il n’ose s’affranchir de la politique partisane.
Député de Saint-Hyacinthe au Parlement québécois dès 1912, ministre sous Taschereau (1935-1936) et Godbout (1939-1944), puis sénateur, il tente de redonner à ses compagnons libéraux, rongés par l’affairisme et accommodants avec le cléricalisme, l’esprit originel de leur parti vieilli. Guttman prend soin de montrer qu’à l’encontre des idées reçues, cette attitude rare ne fait pas de Bouchard un mécréant, étranger à la pratique religieuse.
Dans ses Mémoires (1960), l’homme politique reconnaît avoir professé des principes philosophiques avancés. Il tient pourtant à préciser : « Ces idées ne m’empêchèrent pas de rester un croyant et un membre de l’Église. »
Malgré sa noble conciliation du catholicisme et de la laïcité, Bouchard n’échappe pas aux magouilles politiciennes. Comme Guttman le raconte finement au sujet d’un mur payé par la Ville de Saint-Hyacinthe pour protéger sa maison contre les inondations, « les amis du maire répliquèrent qu’au lieu de frauder la municipalité, T.-D. l’avait en fait dotée d’un mur qui protégeait désormais l’ensemble du boulevard Girouard… »
À l’opposé de l’anticommunisme primaire et paranoïaque de Duplessis, Bouchard sut déceler dans un nationalisme fascisant, antisémite, toléré par le premier ministre, le véritable ennemi de la démocratie. S’il avait raison de reprocher à Henri Bourassa de sous-estimer l’importance de l’instruction obligatoire, il se trompa en refusant de résister, comme lui, à l’impérialisme britannique. Avec l’ardeur d’un pionnier, Bouchard lutta contre toutes les entraves à notre liberté, sauf contre la principale : la domination anglo-saxonne.
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