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En aparté - Clément Marchand (1912-2013)

27 avril 2013 | Jean-François Nadeau | Livres

Plus de 200 titres, environ 30 ans d’éditions, les livres entre autres des jeunes Alphonse Piché, Yves Préfontaine, Gérald Godin, ceux aussi de Jacques Ferron, de Marie Lefranc et de Félix Leclerc : ce fut là une part importante de l’oeuvre du poète Clément Marchand, décédé cette semaine plus que centenaire. Marchand était éditeur à l’enseigne du Bien public, qui fut aussi, jusqu’en 1978, le titre d’un hebdomadaire de Trois-Rivières. Mais il était d’abord écrivain.


Les soirs rouges et Courriers des villages constituent ses deux livres majeurs. Le premier, tout particulièrement, offre les signes d’une transformation poétique qui prend en compte un important changement social. Marchand « soumet la vie rurale à un regard neuf, quoique brutal et noir ». Le livre reçoit le prix Athanase-David en 1939, plus importante récompense littéraire remise par le gouvernement québécois.


Dans les années 1930, le thème de la ville est encore nouveau dans nos lettres, même si les urbains, depuis le début du XXe siècle, sont plus nombreux que les campagnards. La ville est encore présentée comme un péril. Elle est tenue à distance par un nationalisme de survivance qui, en cette époque de crise profonde, mise son va-tout sur les vertus alléguées de la campagne.


Dans ce monde très particulier de l’entre-deux-guerres, les mots de Piché forment un pont original entre les gratte-ciel et les ouvriers, ces nouveaux paysans réduits à n’être qu’un maigre blé que l’on cueille sur le béton.


« Là-bas, aux noirs retraits des quartiers, hors des bruits,

Au long des vieux pavés où la gêne chemine,

Voici leurs toits groupés en essaim, que domine

Le jet des gratte-ciel immergés dans la nuit »


L’oeuvre de Marchand ne se détache pas tout à fait de ce monde de vieilles choses et de vieilles gens que le nationalisme de la survivance tend à magnifier. Son Courriers des villages, illustré par Rodolphe Duguay, s’attache à un certain univers régionaliste, mais comme pour mieux en signifier la fin. Un peu, toutes proportions gardées, comme le grand livre de Cervantès annonce, avec le personnage de Don Quichotte, la fin des romans épiques attachés aux récits de chevalerie.


Chez Marchand plane un lourd spectre au-dessus de nos campagnes, ce qui écarte d’emblée du pittoresque convenu. Malgré des premières impressions qui peuvent être trompeuses, l’écrivain ne s’emploie pas à éclairer les champs sous l’angle d’un idéal patriotique.


Rien ne doit bouger, rien ne doit mourir, entendait-on au pays de Maria Chapdelaine. La vie terrienne immuable, exprime Marchand, tient plutôt d’un secret difficile, quasi insoutenable. Pour pénétrer ce secret du monde paysan, disait-il, « il faut partager cet ensemble de renoncement, de sagesse et de satisfaction dans le travail qui sont les raisons de la vie terrienne ». Mais l’instant d’après, dans sa courte nouvelle intitulée Villages immuables, Marchand nous annonce le suicide du fermier… En 1942, pour son Courriers des villages, il reçoit à nouveau le prix Athanase-David.

 

***


Je me souviens de la première fois où j’ai rencontré Clément Marchand. C’était il y a longtemps déjà. J’étais jeune, tout jeune. Il était vieux déjà, très vieux. Et on me poussait dans le dos en disant : « Vas-y ! C’est peut-être ta dernière chance de lui parler. C’est un monument, Marchand. »


Je n’aime pas beaucoup déranger les monuments… D’ordinaire, je le fais surtout lorsque mon travail m’y oblige.


Les monuments sont à leur affaire. Ils nous regardent de loin les contempler. Alors, pourquoi les emmerder ? Puis, lorsqu’on bouge les statues, on court toujours le risque de s’apercevoir que des vers grouillent en dessous. Aussi bien s’en tenir à les regarder de loin, tout en admirant de près leurs oeuvres.


Mais Clément Marchand était un monument à taille humaine. Un être d’une politesse et d’une correction parfaite. Qu’aurais-je pu reprocher à cet aimable monsieur d’un autre temps ?


Le vouvoiement chez lui, avais-je tout de suite remarqué, évoquait moins une distance qu’impose le langage qu’une forme d’éducation qui nous tirait jusqu’à elle avec douceur mais fermeté. Et cela menait loin. Il suffisait d’écouter… Parler est parfois un art, mais savoir écouter est toujours une richesse, disait sûrement Confucius.


Nérée Beauchemin, médecin de village, poète, disciple de Louis Fréchette, avait commenté les premiers poèmes de Clément Marchand. Pour Marchand, Nérée Beauchemin était à rapprocher de nous parce qu’il s’attachait à chercher l’expression juste d’une réalité sans tomber dans l’emprunt d’un langage forcé, celui du rimeur des salons officiels. Beauchemin travaille, rature, revient sur son ouvrage jusqu’à trouver sa voie, quitte à susciter de la sorte une certaine incompréhension autour de lui. Il fait ce qu’il a à faire. C’est le premier mérite d’un écrivain : ne pas se tromper lui-même.


Marchand s’était entretenu un jour avec Émile Nelligan. Il faut dire que bien d’autres que lui rendaient visite au poète dans son asile. Les pèlerinages aux grands monuments ont toujours constitué un loisir fort populaire. Nelligan le savait bien et passait en conséquence une partie de ses journées à retranscrire patiemment ses poèmes, la calligraphie appliquée, confondant parfois son oeuvre avec celle des autres, mais heureux en définitive de pouvoir offrir des feuilles volantes à quelques-uns de ses visiteurs éblouis par l’aura de sa gloire passée.


Clément Marchand entretint aussi une correspondance avec Alfred DesRochers, l’auteur d’À l’ombre de l’Orford, de 1931 à 1959.


En 1935, le journaliste et pamphlétaire Olivar Asselin l’accueille au journal L’Ordre. Cet ancien du Devoir, quelque peu difficile à suivre, ouvre alors bien grands les bras à nombre de jeunes gens qui marqueront durablement leur époque.


En discutant de tout et de rien avec Clément Marchand, je m’étais répété plusieurs fois en moi-même que je me trouvais en quelque sorte à une poignée de main de distance dans le temps de Louis Fréchette, d’Émile Nelligan et de tant d’autres… Une pensée absurde, quand on y pense, mais qui donne quand même la mesure de ce drôle de pays qui est le nôtre : on y vit toujours à très faible distance de nos classiques, ce qui rend encore plus inouï le fait que nous les connaissions si mal.

 
 
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