Une journée américaine
Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn
Ben Fountain
Traduit de l’anglais par Michel Lederer
Albin-Michel
Paris, 2013, 403 pages
« Le football américain, c’est de la stratégie, de la tactique, et en plus d’être de la putain de poésie en mouvement, c’est un jeu pour des gens qui pensent », lance un des personnages du roman de Ben Fountain. Et il a raison, ce gars. Poésie ? Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir Santonio Holmes, étiré de tout son long comme une danseuse de ballet, attraper du bout des doigts, sur le bout des orteils, la passe victorieuse du gros Ben avant de plonger en touche avec un type sur le dos pour mettre fin au Superbowl de 2009. Au même moment, ailleurs sur le terrain, un ailier défensif ou un secondeur extérieur est sans doute en train de foncer vers le quart-arrière avec la ferme intention de l’expédier à l’infirmerie sur une civière.
Le football américain est à la fois le plus gros show du monde du sport organisé et le plus militarisé des jeux d’équipe, dans son esprit, dans son principe même. À la guerre, vous avez en face de vous quelqu’un qui veut vous tuer. Au football, il rêve seulement de vous infliger un traumatisme crânien.
Faire se rencontrer, sur un même terrain, la guerre et le football américain était donc une bonne idée qui est venue à Ben Fountain. Impossible de trouver meilleur observatoire où se pencher sur les moeurs belliqueuses de l’empire, impossible de trouver meilleur microscope qu’un grand stade le dimanche après-midi pour disséquer la vie contemporaine de ce pays qui demeure le point de mire du monde. Et si vous vivez dans cette antithèse de Boston, dans cette cité emblématique du côté sombre de la force qu’est Dallas, et que vous avez le front de vous approprier, à des fins romanesques, deux institutions nationales : l’équipe locale, la vache sacrée, America’s Team elle-même, j’ai nommé les Cowboys, et le Thanksgiving Day, alors, d’un point de vue strictement littéraire, tous les espoirs semblent permis.
Le romancier, c’est sa chance et son bonheur, est un travailleur essentiellement solitaire qui n’est pas tenu de soumettre ses idées de livre à un quelconque comité de lecture pour approbation préalable, comme ça peut arriver dans le business du cinéma. J’imagine assez bien Fountain s’adressant à un tel comité : Voyez-vous, c’est l’histoire de Billy, un des huit soldats survivants d’un régiment engagé en Irak qu’un récent fait d’armes devenu viral sur Internet a catapultés au rang de héros de la nation. On accorde à ces braves une permission de deux semaines pour une tournée triomphale des States, une apparition à David Letterman, toute la sauce, et aussi, une invitation au Texas Stadium de Dallas pour le classique match de Thanksgiving, où ce qui reste du régiment Bravo doit être présenté à un public patriotique et reconnaissant. Et là, ben, pour faire court : Billy va avoir une aventure avec une des pom pom girls des Cowboys…
Désolé mais, si je siège à ce comité, je donne aussitôt un coup de poing sur la table. Voyons donc, Fountain ! Pensez-vous vraiment que vos lecteurs vont gober un aussi gros cliché ? Les pom pom girls des Cowboys de Dallas, rien de moins ! Les créatures les plus siliconées et les moins accessibles de l’univers ! Et vous dites qu’elle s’appelle Manon, en plus ? Là là. Allez faire vos devoirs, mon vieux, et vous reviendrez nous voir…
De fait, le héros étasunien dénommé Billy a bel et bien, dans un recoin de vestiaire, un flirt poussé jusqu’au petit coup de tampon avec une de ces formidables filles court vêtues. C’est important pour Billy, anecdotique pour nous. L’essentiel est ailleurs - mais pas invisible pour les yeux, n’en déplaise à Saint-Exupéry, lequel, ça paraît, n’a jamais regardé les pom pom girls des Cowboys comme il faut. L’essentiel est, comment dire ? Assez voyant merci, spectaculaire, comme le décolleté en cuir de Beyoncé. La description du spectacle de la mi-temps du match fictif mis en scène par Ben Fountain, qui semble anticiper sur celui du Superbowl de 2013, avec la même chavirante Beyoncé en vedette, est un jubilant morceau de bravoure où l’écriture colle jusqu’au vertige à la folle démesure de son objet.
« Non pas un spectacle, mais un instrument en vue de quelque chose, un voeu, une invocation. […] sorte de porno soft sous un vernis martial. À moins d’un sacrifice humain ou de vrai sexe pratiqués sur le terrain, on ne pourrait pas concevoir meilleur spectacle pour faire monter la température. » « Se pourrait-il que la publicité soit le but de toute l’opération ? Que la partie ne soit qu’une pub pour les pubs ? » « Heureusement, il y a des stands dans tous les coins, de sorte que la foule ne manque pas de tentations, et ça a été pareil partout où les Bravo sont passés, aéroports, hôtels, stades et palais des congrès, dans les centres-villes comme dans les banlieues, les stands dominent le paysage. Quelque part en chemin, l’Amérique est devenue un gigantesque centre commercial auquel s’est greffée une nation. »
Il y a aussi ce personnage qui, au milieu du théâtre d’apparences frappé de gigantisme qui les submerge, rappelle avec à-propos à son pote : « Tu es en train de vivre une journée américaine normale. »
Tous ces extraits rendent compte, chacun à sa manière, encore trop faiblement peut-être, du caractère époustouflant et implacable de cette prose. Ajoutez-y un producteur de cinéma qui suit les Bravo comme leur ombre, avec en poche un scénario pas encore écrit et en bouche un contrat. Quant au football, équipe mythique ou pas, sa mystique guerrière et la monstruosité de ses délires anatomiques n’avaient aucune chance d’échapper à la vision acérée de l’auteur : « Où ce sport pourrait-il fleurir sinon en Amérique, l’Amérique et ses millions d’hectares fertiles plantés de maïs, de soja et de blé, ses lacs entiers de lait, ses montagnes de fruits et de légumes cultivés à longueur d’année, […] ce pipeline formidable qui crache boeuf, poulet, poisson et porc gavés et engraissés dans les parcs, bourrés de vitamines et de vaccins, ces usines bourdonnantes qui produisent des protéines en accéléré, le tout culminant après plusieurs générations d’alimentation gargantuesque en cette souche d’humains de calibre industriel. »
Et il ne parle même pas de la pharmacie ! Billy, lui, embrasse sa cow-girl et retourne casser de l’Irakien. Comme le dit le sergent : « Donnez-leur des armes automatiques et quelques produits énergisants, et ils feront sauter tout ce qui bouge. » L’homme fabriqué en usine est aussi un rêve de généraux.








