Littérature québécoise - Le don des langues
Pierre Samson
Les Herbes rouges
Montréal, 2013, 272 pages
Professeur d’anthropologie dans une université montréalaise, spécialiste d’ethnolinguistique, Benjamin Paradis, 44 ans, a voyagé aux quatre coins du monde et « baragouine une vingtaine d’idiomes ». Mais le héros de La maison des pluies, le sixième roman de Pierre Samson, a le sentiment de s’enliser un peu.
D’un côté, il vit avec « l’angoisse de se retrouver prisonnier d’un savoir coagulé », de plus en plus décalé d’un monde où les mots ne suffisent plus, même animé, comme il l’est, de la passion et de l’urgence de transmettre. De l’autre, il éprouve un mélange de mépris et de pitié pour la plupart de ses étudiants.
Issu d’une famille de classe moyenne montréalaise où la curiosité intellectuelle n’était pas encouragée - ce qui explique une partie de son radicalisme -, Paradis apprend du jour au lendemain qu’il aurait eu un fils avec une femme rencontrée pendant un séjour au Japon il y a 22 ans.
Le jeune homme vient d’atterrir à Montréal et pose à gauche et à droite des questions à propos de son géniteur, dont il serait le « portrait craché, mais en plus compact, tristesse incluse ». S’engage alors, pour l’un, une drôle de course à obstacles biographique. Tandis que pour l’autre se présente l’occasion, au milieu du chemin de sa vie, de jeter un long coup d’oeil dans le rétroviseur.
Mais il regarde le passé en philosophant toujours un peu : « La tragédie humaine, qu’elle soit réelle ou théâtralisée, ne tolère aucun jugement d’ordre moral : il n’y a ni méchant ni bon, les choses sont ainsi faites, les forces et les ambitions, les devoirs et les passions règlent notre sort et nous ne pouvons qu’accepter notre rôle et le jouer à fond. Et les problèmes de filiation et de legs sont les plus riches, parce que, fondamentalement, profondément ridicules. »
Une langue acérée, parfois trempée dans le vitriol, confère aux personnages et aux formules des arêtes coupantes. Pierre Samson, c’est l’évidence, possède un réel talent de dialoguiste : le scénariste de la série télévisée Cover Girl n’est jamais loin sous le romancier.
Fidèle à son credo romanesque, l’auteur n’est pas avare de digressions et de commentaires sur l’état du monde : on y disserte sur la bêtise conjointe de la jeunesse et des baby-boomers, sur l’état lamentable de l’enseignement universitaire ou l’allergie généralisée à l’effort. Pierre Samson y fustige notamment sans retenue, par personnage interposé, la « déliquescence intellectuelle de la nation » et le « funeste affaiblissement de la parole pure ».
Notre propre passé nous appartient-il ? L’avenir a-t-il un sens ? Roman « ouvert » et superbement maîtrisé à la tonalité souvent nuageuse et mélancolique - malgré ses nombreuses saillies d’humour, La maison des pluies, malgré le regard ambigu posé sur la « tragédie humaine », est un éloge de la complexité du monde.
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