États-Unis: la bataille des idées
Où vont les États-Unis?
Espoirs et clivages d’une société en crise et d’un Empire déclinant
Donald Cuccioletta
M éditeur
Ville Mont-Royal, 2013, 168 pages
« Malgré l’impression qui domine souvent les esprits, écrit l’historien québécois Donald Cuccioletta, les Américains n’ont pas peur du changement. Leurs mythes fondateurs sont radicaux, républicains, résolument critiques de l’autorité. » Même s’il est vrai que « les États-Unis n’ont jamais connu, contrairement à l’Europe, un autre mode de production que le capitalisme », leur histoire est malgré tout riche en tournants. Fondé sur l’idée de « permettre aux gens d’être heureux, […] une première dans l’histoire de l’humanité », le pays, dans la seconde moitié du XIXe siècle, abolit l’esclavage, se relance, dans les années 1930, avec le New Deal, se mobilise, dans les années 1960, pour les droits civiques et élit, en 2008, son premier président noir, associé à la gauche. Ce pays, constate Cuccioletta, est surprenant.
Dans Où vont les États-Unis ? Espoirs et clivages d’une société en crise et d’un Empire déclinant, l’historien analyse la crise qui frappe actuellement le pays et tente d’identifier les solutions qu’il mettra en avant pour maintenir sa domination. La sortie de crise passera-t-elle par une sorte de renouveau du New Deal - une solution chère à ceux qui ont mis leurs espoirs en Obama en 2008 - ou par le néoconservatisme incarné par les populistes du Tea Party ?
Une lutte culturelle
Le principal intérêt de l’essai de Cuccioletta est de montrer qu’une lutte culturelle, une véritable bataille des idées, a lieu sur le territoire états-unien depuis longtemps. Le mythe d’une « société libérée en grande partie des structures étatiques » occupe une place centrale dans la psyché américaine. Les moments de crise et les temps d’incertitude ébranlent toutefois ce socle idéologique.
Ainsi, la Grande Dépression des années 1930 oblige à conclure que « c’est à l’État de remettre de l’ordre dans un capitalisme qui, laissé à ses propres inclinations, engendre le chaos ». Même pour sauver le capitalisme, expliquent alors les partisans de l’économiste Keynes, l’État doit intervenir afin de « faire en sorte que les classes moyennes et populaires y trouvent leur compte ». Ce New Deal, une sorte de compromis entre les intérêts du capital et ceux des travailleurs, tiendra le coup jusqu’au milieu des années 1970.
« Contrairement à la légende, écrit Cuccioletta, la gauche est très active aux États-Unis. Bien que la gauche ait toujours été idéologiquement et politiquement minoritaire, elle a été malgré tout présente tout au long des phases importantes de l’histoire du pays. » Souvent même carrément anticapitaliste (qu’on pense à Chomsky, par exemple), cette gauche, en général, s’accommode du compromis mis en oeuvre par Roosevelt, mais elle perd néanmoins progressivement du terrain sur le plan idéologique.
Pour les partisans du laisser-faire, en effet, « Keynes est un dangereux radical de gauche », qu’il faut à tout prix combattre. La droite, inspirée par des penseurs libertariens comme Von Mises, Hayek, Friedman et Rand, mène donc une bataille des idées dans le but de « changer les mentalités et les valeurs de la société ». L’arrivée au pouvoir de Reagan, en 1980, illustre l’efficacité de cette campagne de propagande. « L’idée de la supériorité de l’économie déréglementée et du laisser-faire » tient désormais le haut du pavé et s’accompagne de l’idée concomitante selon laquelle l’« égoïsme de l’intérêt personnel est le seul principe moral digne d’être suivi », explique Cuccioletta.
Le fait que même un démocrate comme Clinton se plie à ce courant montre avec force que ce sont bel et bien les idées qui mènent le monde et que la droite a gagné la bataille. Sous Bush fils, ce néolibéralisme s’alliera à un néoconservatisme belliqueux d’inspiration religieuse, un programme qui mènera à la catastrophe militaire en Irak et en Afghanistan et à la crise économique de 2008.
L’hégémonie
Obama hérite alors de cette triste situation, mais suscite de grands espoirs à gauche. Toutefois, il n’a pas les pleins pouvoirs - la Chambre des représentants demeure à majorité républicaine - et ses hésitations, note Cuccioletta, « alimentent la droite », qui ne désarme pas. Pour les États-Unis, poursuit l’historien, « il ne peut être question d’abandonner le projet d’hégémonie mondiale ». Il reste à savoir, aujourd’hui, « comment restructurer cette suprématie et lui donner un nouvel élan d’une manière qui correspond aux besoins des États-Unis et qui leur permet de faire face aux réalités des nouveaux rapports de force dans le monde ».
Les défis sont gigantesques : l’économie est en panne et le déficit explose, les infrastructures ont besoin d’une sérieuse mise à jour, le système éducatif est « en déperdition » - ce qui fragilise la place des États-Unis dans l’économie du savoir -, le pays souffre d’un profond déficit démocratique (taux de participation électorale anémique, influence des lobbys, bipartisme qui interdit la diversité idéologique) et la politique étrangère semble sans boussole depuis les échecs des récentes tentatives impérialistes.
Cuccioletta, fidèle à sa manière toujours un peu brouillonne, ne propose pas de solutions précises de sortie de crise. On comprend malgré tout qu’il rêve d’un renouveau du New Deal adapté à la situation actuelle - il urge, écrit-il, d’augmenter les impôts des riches, de réinvestir dans les services essentiels à la population et de réglementer sévèrement les activités bancaires et financières - et qu’il compte sur les mouvements sociaux de gauche pour insuffler cet élan et contrer les thèses délétères du Tea Party.
Le grand mérite de son essai est de rappeler qu’une société est un terrain d’affrontements idéologiques incessants et que la gauche, pour espérer gagner la bataille, doit d’abord conquérir les têtes. Quand on constate à quel point le Parti québécois, par électoralisme et au nom du réalisme, triture son idéologie sociale-démocrate pour la tirer vers la droite, on se dit que la leçon vaut aussi pour le Québec.








