Dans l’utopie des mondes infinis
Le Chat de Schrödinger
Philippe Forest
Gallimard
Paris, 2013, 334 pages
Enfermez un chat dans une boîte où il court le risque de s’empoisonner mortellement. Est-il vivant ? Est-il mort ? Tant qu’on l’ignore, le chat est à la fois vivant et mort. Dans cette logique du point de vue, les contraires ne s’opposent pas, sauf qu’à l’évidence on ne saurait dire ce qu’il en est réellement de ce chat. Si ce n’est qu’il est vivant-mort et mort-vivant.
Forest s’empare de l’idée, et le voici appliqué à considérer toutes les situations vécues où les superpositions du génial Prix Nobel expliquent bel et bien que la vie et son contraire peuvent être vrais ensemble. Les propriétés d’un objet quantique, chères à Schrödinger et à son ami Einstein, se vérifient-elles mieux dans le monde psychique que dans celui de l’intuition sensible, à qui le paradoxe répugne ?
Délices de l’autocontradiction
Quantité d’écrivains et de créateurs de jeux ont transformé cette idée, encore débattue par les scientifiques, en leur fantôme favori, leur héros virtuel, leur visiteur immortel de mondes parallèles. L’infini justifie l’utopie, et cela est encore plus fort au pluriel. Forest, lui, se penche sur le cas d’un matou de ruelle qui s’installe chez lui, disparaît à sa guise, revient « cultiver son jardin » tel Candide, pour hanter la conscience de Forest, volontiers séparée des choses, des gens, de l’ordinaire.
Un chat métaphysique en somme, un vecteur poétique aurait la propriété capitale d’être là où on ne l’attend pas, avec son charme incomparable, sa félinité irrésistible, son ronron insistant et son aisance sans gêne, vous escamotant votre chez-vous au moment précis où, d’ordinaire distrait et peu regardant, vous entendez affirmer votre droit de propriétaire.
C’est dans ce « nulle part » du vide, par excès de flottaison du tout au rien, que Forest habite, intérieurement, depuis toujours sans doute, et surtout depuis la mort de sa fillette et bien des livres profonds, qu’il a écrits pour affronter cette perte, ce trou dans les fleurs, la nuit, les maisons où camper plus que vivre.
Dans l’année du chat
Au-delà du pensable se tient encore « un rideau de rien » : « Le monde sens dessus dessous, sa profondeur de gouffre s’écarquillant au-dessus de soi lorsque le haut, le bas paraissent avoir échangé leur place et qu’on se trouve devant un trou qui se creuse et s’élargit à l’infini. » L’inouï, c’est alors que ce chat se glisse dans ce brouillard matriciel, avec sa matière fluctuante de bête mi-sauvage, mi-domestique, identique à la conscience qui, en toute probabilité, ne se fixera jamais sur un objet nécessaire, avec toutes les chances de correspondre au « principe d’indétermination » de Heisenberg.
Cette réalité qui bifurque, somme infinie de peut-être, a de certain qu’il n’est pas inutile de savoir quand faire le mort pour rester en vie, et que l’écho du lointain dans le vide n’est ni fantasque élucubration, ni ambiguïté velléitaire, ni métempsychose du Nouvel Âge empruntant « au vieux fond increvable des pires superstitions ». Ce réel est un splendide invisible.
Forest enchante avec son spiritisme télépathique, ses « conciliabules » intimes, sa mémoire résistant aux savoirs glorieux, ressassant notre condition catastrophique d’humains physiques et relatifs. Sa spéculation tient à sa langue ample et sensible, ondulant du concret à l’idée avec la facilité d’une devinette, une bouche chatoyante de Sphinge, un art digne de Schrödinger.
Les vérités de Forest sont légendaires. Le grotesque uni à l’espérance et le funèbre à la joie y démultiplient le bonheur de lire. Brillant esprit ! Le littérateur, prenant sa revanche sur les disputes de mathématiciens, force l’évidence : réunir des parallèles est un exploit rendu possible par une démonstration faillible. Dans cette histoire, le moqueur est un merveilleux fabuliste qui, par de brèves fictions, fait que la certitude d’être soi « se dissipe enfin ».
Collaboratrice








