Hors du père
Remède pour la faim
Deni Y. Béchard
Traduit de l’anglais par Dominique Fortier
Alto
Québec, 2013, 584 pages
Dans les deux cas, la soif de liberté, d’absolu, est primordiale. La quête identitaire aussi. Mais ça se traduit autrement. Vandal love… s’avérait une épopée proche de la fable, mettant en scène des géants et des nains. Remède pour la faim se présente comme des mémoires, où un fils rend hommage à son père. Encore que, du point de vue métaphorique, on puisse y voir l’histoire d’un fils qui, devant son père qu’il considérait comme un géant, se voyait comme un nain.
Deni Y. Béchard a entrepris l’écriture de ce livre en 1995, peu après le suicide de son père. Il venait d’avoir 20 ans. Il a longtemps cru qu’il était en train d’écrire un roman.
Le fait est que son père tient du personnage romanesque et que sa vie a été rocambolesque. Il était aussi un conteur né, qui abreuvait son fils de récits relatant ses frasques avec fracas. Comment démêler le vrai du faux dans tout ça ? Jusqu’à quel point cet homme qui a vécu la majeure partie de sa vie sous une fausse identité était-il un affabulateur ?
Le fait est qu’André Béchard, né en Gaspésie en 1938, a tourné le dos très tôt à la pauvreté de sa famille et à l’emprise de la religion pour réaliser ses ambitions. Le fait est qu’il a traversé l’Amérique, exercé trente-six métiers, avant de se spécialiser dans les vols de banque, ce qui lui a valu de faire de la prison.
Le fait est que ce grand gaillard qu’on voit sur la page couverture de Remèdes pour la faim, ce casse-cou impénitent à la brutalité indéniable qui mordait dans la vie, a fini ses jours comme poissonnier dans la région de Vancouver.
Il est mort sans le sou. « Mon père est mort dans une maison vide, où il ne restait plus une seule chaise. » Habité par un sentiment d’échec terrible, il avait annoncé son suicide à son fils. « Je vois le monde autour de moi, et je n’en fais pas partie », lui disait-il.
Au-delà du fait que son père lui paraissait hors norme, plus grand que nature, c’est le caractère insaisissable du personnage qui a conduit Deni Y. Béchard à vouloir écrire sur lui. C’est son désir de le comprendre. Et de se comprendre à travers lui.
Cette double quête traverse Remède pour la faim. Si c’est la figure du père qui semble à l’avant-plan, c’est le fils qui, au final, se dévoile le plus.
Tout s’emboîte comme des poupées gigognes, les histoires que le père raconte à son fils prenant place à l’intérieur des histoires que raconte lui-même le fils sur son père, et sur lui-même.
C’est d’ailleurs ce qui, au bout d’un certain temps, alourdit le récit. Comme si le fils ne voulait rien perdre, rien oublier des histoires de son père et de ses histoires à lui, quitte à multiplier les détails, les redites. À force de vouloir tout dire, ça stagne.
Et puis non, soudain il se rattrape, il nous rattrape, ça repart. Moments de grâce, moments magiques où l’écriture se déploie, prend le dessus, magnifique.
Derrière la figure omniprésente du père, c’est la voix du fils qui nous touche. C’est la façon qu’il a de se positionner vis-à-vis de son héros. Tout en tentant de départager les sentiments contradictoires par lesquels il est passé par rapport à lui depuis qu’il est petit.
Enfant, Deni Y. Béchard était déchiré entre son père fantasque sans éducation et sa mère tout aussi marginale, mais fleur bleue. Cette Américaine qui avait fui les États-Unis au moment de la guerre du Vietnam fréquentait une « église psychique » et carburait à l’ésotérisme. Mais elle n’en assurait pas moins la bonne marche du foyer, encourageait ses enfants à lire et à se scolariser.
Déchirure
Quand ses parents se sont séparés, Deni hésitait à choisir son camp : « Même si c’était agréable de passer du temps avec mon père, j’étais incapable d’imaginer une journée sans ma mère. Mes vêtements pueraient, je n’aurais plus que des F à l’école et je mourrais de faim. Mais il est vrai que la vie avec lui pourrait être très amusante. »
C’est sa mère qui a gagné finalement. Elle a quitté Vancouver avec les enfants, s’est enfuie avec eux aux États-Unis, où le père ne pouvait pas mettre les pieds à cause de son passé criminel. Elle a fini par obtenir légalement la garde complète des enfants.
À partir de ses 10 ans, il n’a plus revu son père pendant près de cinq ans. Il ne l’a alors que davantage magnifié. Surtout après avoir appris qu’il avait dévalisé une cinquantaine de banques dans une autre vie. Pour l’adolescent, qui s’essayait déjà à l’écriture et dont le principal moyen d’évasion était la littérature, « la vérité dépassait [ses] espérances ».
Mais il a déchanté ensuite quand il a côtoyé à nouveau son père de trop près. Toute sa vie, en fait, il a oscillé entre la fascination et la déception. Cet homme, il l’a adoré, et haï. Il a voulu être comme lui : libre. Il a erré sur les routes, comme lui. Il a aussi plongé dans la délinquance, commis quelques (petits) vols. Il a voulu se mesurer à lui. Puis s’en affranchir. Après sa mort, il est retourné sur ses traces, jusqu’en Gaspésie, pour comprendre d’où il était parti.
Même en voulant s’éloigner de lui, il a marché dans ses pas. Il continuait à le chercher. C’est encore à travers son père, paradoxalement, qu’il se cherchait lui-même.
Peut-être l’écriture a-t-elle permis à Deni Y. Béchard de parvenir à ses fins, de revenir vers sa vie. Quoi qu’il en soit, ce livre étincelle, il est brillant.
Deni Y. Béchard est au Salon du livre de Québec samedi et dimanche.







