Littérature québécoise - Les lunettes roses de Kim Thúy
Kim Thúy
Libre Expression
Montréal, 2013, 152 pages
Pendant que chauffe l’eau pour le thé, Kim Thúy nous laisse choisir le terrain des « hostilités » dans sa maison du Vieux-Longueuil. On opte vite pour « sa » pièce, où il doit y avoir du mouvement, un drôle de mélange entre bureau, boudoir et vestibule. Une pièce qui lui ressemble, baignée par une faible lumière de mars, par un flot de paroles et d’anecdotes difficile à endiguer, tandis que Mãn, son nouveau livre, arrive bientôt en librairie et qu’il nous faut en parler - mais le faut-il ?
Combien de « vies » peut-on avoir au cours d’une seule existence ? Sans surprise, la plupart des gens ont des trajectoires plutôt continues. D’autres, plus rares, semblent collectionner les « ruptures ». Autant de brisures dans lesquelles on pourrait aussi deviner, en les compilant avec attention, une grande part de continuité.
Peut-être parce qu’elle a été marquée très tôt au fer rouge de la rupture, Kim Thúy semble avoir collectionné un peu au hasard les incarnations. Forcée de fuir Saigon devant l’avancée des forces communistes venues du Nord, elle s’installe à la fin des années 70 avec sa famille dans une petite ville des Cantons-de-l’Est, après une escale dans un camp de réfugiés en Malaisie. Elle avait dix ans.
Ponctué d’éclats de rire - comme le sera toute l’entrevue -, le récit de ses études catastrophiques en traduction est à lui seul contagieux. Au grand dam de ses parents, qui auraient préféré la voir poursuivre des études en sciences, Kim Thúy sera ainsi interprète, avocate, restauratrice, écrivaine.
L’écriture comme une punition
C’est donc après bien des détours qu’elle est arrivée à l’écriture. Le bail du restaurant qu’elle gérait depuis cinq ans en face du théâtre Corona était sur le point de prendre fin, il lui fallait prendre une décision. « J’étais déficitaire, même si j’avais un bon soutien de la part des clients. Je ne savais pas gérer. Je ne sais pas comment compter ! Les clients changeaient eux-mêmes les prix sur le tableau noir pour ne pas que le resto ferme… »
C’est son mari qui l’a mise au pied du mur. À l’aube de la quarantaine, il était temps pour cette mère de deux enfants - dont un garçon autiste - de trouver ce qu’elle voulait faire dans la vie… « Mon mari m’a imposé un mois de punition », raconte-t-elle un peu à la blague.
Le mois est devenu un été, puis tout un automne et un hiver. Un hiver passé les fesses bien au chaud sur sa chaise de travail dans « sa » pièce, son cocon, les pieds sur la chaufferette, à transformer et à filer quelques notes jetées sur le papier. À découvrir l’immense plaisir de broder un texte. La confiance inébranlable de quelques amis, anciens clients du restaurant, lui a par la suite permis de trouver rapidement un éditeur.
C’est ainsi qu’est né Ru, son premier livre, un récit émouvant livré à coeur ouvert, qui remontait en profondeur le cours de la mémoire d’une fillette arrivée au Québec avec la première vague de boat people vietnamiens.
Et le livre a été l’immense succès que l’on sait, autant critique que commercial : 120 000 exemplaires vendus au Québec, le Prix du Gouverneur général en 2010, Ru a depuis été traduit en une quinzaine de langues. Tout ça, rappelle-t-elle avec stupéfaction, sans l’avoir vraiment cherché. « Je n’ai pas léché de timbres… Et pourtant, j’adore ça, lécher des timbres, raconte-t-elle en pouffant de rire. Ça donne un high ! Écrire, ce n’était pas sérieux. Et ça ne l’était pas non plus avec le deuxième. »
Une vie fictive
En 2011, elle publiait À toi, une correspondance avec l’écrivain suisse Pascal Janovjak, rencontré par hasard à Monaco, alors que tous les deux étaient finalistes du prix littéraire Prince Pierre de Monaco. Ce second livre aurait pu afficher un avertissement comme on en trouve sur les emballages de certains aliments : contient des traces de spontanéité, d’humour et d’humanité.
Mãn, son troisième titre, est cette fois une « vraie » fiction, qui raconte la trajectoire d’une immigrante vietnamienne mariée à un restaurateur montréalais, peu à peu confrontée, au contact de la liberté et du confort occidental, à ses propres choix.
« Mais pour moi, Ru était d’une certaine manière une fiction. Parce qu’il me semble qu’il est impossible de décrire un vrai moment de réalité. Je crois que ça ne se lirait pas. En tout cas, moi, je ne pourrais jamais l’écrire. Si tu le demandes à ma mère ou à mes frères, ils te diront que je ne suis jamais capable de dire les choses telles qu’elles sont. Ma mère pense que je porte des lunettes roses… Elle avait très peur pour moi ; elle pensait qu’une fois devenue adulte, j’allais me frapper contre beaucoup de murs. Je ne les vois pas, les murs, elle avait peut-être raison… Mais on peut aussi ne pas les voir. On peut faire ce choix-là. »
Elle continue en riant : « Dans ma tête, je vis déjà une vie fictive ! » D’ailleurs, beaucoup de Vietnamiens ont reproché à Kim Thúy d’avoir été trop douce dans Ru avec les communistes, « trop réconciliante ». C’est sa façon de voir la vie. Et c’est ce qui fait une grande partie de son charme.
« J’ai eu la chance de retourner au Vietnam, poursuit-elle, et de voir de l’autre côté de la clôture. Une mère qui perd un enfant, qu’il soit communiste ou non, peu importe, c’est une mère qui perd un enfant. Ça ne sert à rien de s’entredéchirer, on a tous été victimes. Une guerre ne crée que des victimes. Je suis désolée… Et si on continue après ça à se détester, on continue à perdre. »
Le plaisir d’écrire
« Je ne crois pas que je pourrais écrire sur quelque chose que je n’ai jamais moi-même senti, touché, goûté ou vu. Je n’ai pas d’imagination. C’est ça, mon problème ! Voilà ! Ça me prend une base assez solide. » Alors, elle a puisé un peu partout dans ses souvenirs et autour d’elle, en combinant dans son roman quantité de choses : une tante amoureuse d’un soldat, un cousin qui apprenait le dictionnaire, la saveur d’un fruit exotique, sa propre expérience de restauratrice.
Elle a écrit Mãn parce qu’elle avait une idée en tête et qu’elle avait avant toute chose envie d’aller au bout du plaisir de l’écriture.
Il est beaucoup question d’amour dans Mãn, sous toutes ses coutures, qu’il s’agisse d’amitié, d’amour maternel, d’amour conjugal ou de passion romantique. L’amour est-il un luxe ? « Quand on est en mode survie, on n’a pas le temps d’y penser, on est en pleine course. Quand tu survis, tu ne choisis pas. Mais vivre, vivre quand tu commences à avoir vraiment le choix, c’est compliqué… »
« On aime différemment dans des contextes différents, croit-elle. Mais l’amour, lui, reste l’amour. Que ce soit le regard et les gestes d’une mère vietnamienne qui aime en silence son enfant, une amitié forte ou une relation dans laquelle on se dit “je t’aime” toutes les fois qu’on raccroche le téléphone. Je tenais à faire ce parallèle-là. Et le sacrifice de soi, c’est aussi parfois le plus grand amour possible. »
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