Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?
Abonnez-vous!
Publicité

Mon père parlait du Labrador *

30 mars 2013 | Louis Hamelin | Livres
Kenneth White a écrit La route bleue en 1983, frais débarqué au Québec, obsédé par le Labrador.
Photo : © Cristian Esculier Kenneth White a écrit La route bleue en 1983, frais débarqué au Québec, obsédé par le Labrador.

La route bleue

Kenneth White

Traduction de Marie-Claude White

Le mot et le reste

Paris, 2013, 155 pages

C’est l’histoire du Français qui débarque à Montréal et qui n’attend même pas d’être sorti de la gare d’autocars pour commencer à questionner autour de lui : Excusez-moi… le Labrador, c’est par où ? Sauf que le Français n’est pas français, il est Écossais. Il fait un peu rire de lui, et songe à s’en étonner, sans penser que, s’il prenait une bière à Rio de Janeiro et demandait à ses nouveaux potes où est-ce qu’on achète son billet pour l’Amazonie, il ne serait sans doute pas plus avancé.


L’hinterland est cette forêt que nous cache l’arbre des cartes routières civilisées. Son enquête conduit notre homme dans le lit d’une petite Canadienne d’Outremont. À elle, la seule idée du Labrador fait froid dans le dos, mais après deux ou trois joints, elle devient capable de lui décrire des canards de mer qui volent à 350 milles à l’heure, vent de face. L’Écossais note tout ça dans un carnet. Il sent qu’il se rapproche du Labrador… Et il en profite pour épingler, au passage, l’accent des autochtones : « Je veux aller au Labrador. - Il fait frouaid [sic] là-haut. » « Il faut que je crisse mon camp », lui lance, le matin venu, cette romantique conquête idéalement métissée, avec dans les veines un sang au tiers français, au tiers écossais et au tiers mohawk. Vraiment, pour une coucherie de hasard, ce citoyen du monde autoproclamé ne pouvait mieux tomber…


Quand il débarque à Montréal, au début des années 80, Kenneth White n’est pas encore le fondateur de l’Institut international de géopoétique, qui verra le jour quelques années plus tard et fera, chez nous, des petits, comme en témoignent les pratiques d’écrivains tels que Jean Désy, André Carpentier et Laure Morali, et l’existence d’un groupe comme La Traversée. « La géopoétique, lis-je sur le site de monsieur White, est une théorie-pratique transdisciplinaire […] qui a pour but de rétablir et d’enrichir le rapport Homme-Terre depuis longtemps rompu, […] développant ainsi de nouvelles perspectives existentielles dans un monde refondé. » Le White qui débarque dans nos terres, disais-je, n’est encore qu’un jeune homme dans la mi-quarantaine, auteur d’une quinzaine de livres, de poésie surtout, et obsédé par le Labrador depuis l’enfance, pour les raisons habituelles : ours, loups, chasseurs de fourrures sauvages, étendues blanches à perte de vue.


Le livre qui résultera de cette quête se lit, en gros, comme des notes tirées d’une série de carnets de voyage, retranscrites et réécrites - mais conservant quelque chose de la cueillette chaotique de la sensation non décantée. Il a remporté le prix Médicis étranger en 1983 et, en guise de célébration de trentième anniversaire, est réédité cette année.


On y suit White tandis qu’il se dirige vers Québec et l’aval du grand fleuve, la tête pleine d’Amérique, de Thoreau et de Melville, d’immaculés cachalots. Ivresse du départ, le rêve en train de se réaliser. La route bleue de Kenneth White, cette piste fantasmée qui va de Montréal au Labrador et invite au vagabondage (ou nomadisme intellectuel, autre concept cher à l’auteur) plus qu’au voyage organisé de style croisière d’observation des baleines, m’a rappelé ma première virée là-bas, à peu près à la même époque, en cabotage le long de la Basse-Côte-Nord sur le Fort Mingan. Le moindre béluga qui venait percer les flots comme un ongle à quinze kilomètres du bateau, je l’appelais Moby Dick.


Bien sûr, la poésie, même diluée dans la géographie, on aime, ou pas. Se montrer sensible aux sonorités, au point de conclure qu’une Brador (le défunt produit Molson) bue dans un bar est un signe qui pointe inévitablement vers le Labrador de vos rêves, c’est une chose. C’en est une autre que d’émettre l’hypothèse que, si les bouleaux de la Côte-Nord paraissent « tellement plus blancs » qu’ailleurs (personnellement, je n’avais jamais remarqué), « comme si, ajoute White, même le nom scientifique, Betulla alba, devait se transcender pour devenir l’extatique Betulla albissima albissima », c’est, voyez-vous, « sans doute l’influence du Labrador, déversant sa blancheur sur le monde ». Hum.


Le flou poétique


On peut excuser (il le faut bien avec les auteurs européens) le fait de placer, en plus d’un Iroquois derrière chaque arbre, des Delaware, des Illinois, des Mohicans, des Ohio, des Penobscot, des Shawnee et des Winnebago dans le nord du Québec, territoire qu’ils se trouveraient donc à partager avec les Cris, les Inuits, les Innus et les Naskapis. Mais le flou poétique, c’est bien connu, possède des vertus enivrantes qui peuvent occasionnellement nuire à la rigueur de l’exposé.


Ainsi, quand White remarque que « cela fait à peine plus de cent ans que les milliers de kilomètres carrés de territoire qui avaient “ appartenu ” à la Compagnie de la Baie d’Hudson ont été ajoutés au territoire du Québec, et une si impressionnante augmentation d’espace - comme si la France se retrouvait soudain avec la Sibérie devant sa porte - n’a pas encore fait son chemin dans la conscience locale », il a en partie raison, surtout si on se rappelle qu’il écrivait cela bien avant le Plan Nord… Mais s’il avait bien fait ses devoirs, il aurait aussi pu nous parler de l’amputation géographique du Québec par le Conseil Privé de la Reine, en 1927, qui a fait que ce même mot, Labrador, qui a le don de tant l’enchanter, résonne dans l’histoire d’ici comme une vieille blessure, et que les Innus de la Basse-Côte-Nord du Québec doivent parfois, pour chasser le caribou sur leurs terres ancestrales, affronter des biologistes de Saint-John, Newfoundland.


Toute comparaison est injuste, mais lorsqu’on a fréquenté des auteurs de non-fiction aussi documentés et brillants que, par exemple, John Vaillant, capable de faire tenir toute la Colombie-Britannique dans une seule épinette géante, et de nous raconter la Sibérie par ses tigres, le récit impressionniste à la Kenneth White peut certes décevoir.


Il atteindra son but, la côte du Labrador, en montant sur le train de l’Iron Ore à Sept-Îles, puis en suivant la route de Goose Bay. À Schefferville, il descend à l’hôtel, peut-être à cause du nom : Labrador Hotel. Craignos, comme disent les Bretons : « Pendant que j’attends à la réception, mes oreilles sont assaillies par le boum-boum du disco en provenance du bar et, dans le restaurant adjacent, je vois un groupe d’hommes assis autour d’une table jonchée de bouteilles de bière et de hot dogs. » Ça a dû le changer d’Outremont.

 

 

* Le Labrador, paroles et musique de Claude Dubois

 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer
Publicité
Articles les plus : Commentés|Aimés
Blogues
Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel