Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?
Abonnez-vous!
Publicité

Maude Favreau, les mots dans la peau

23 mars 2013 | Danielle Laurin | Livres
Dans La fée des balcons, Maude Favreau adopte à s’y méprendre le ton, la manière, les idées, le point de vue, les émotions, la personnalité tout entière de sa petite héroïne-narratrice.
Photo : François Pesant - Le Devoir Dans La fée des balcons, Maude Favreau adopte à s’y méprendre le ton, la manière, les idées, le point de vue, les émotions, la personnalité tout entière de sa petite héroïne-narratrice.

La fée des balcons

Maude Favreau

Druide

Montréal, 2013, 240 pages

Elle s’appelle Maude Favreau. Elle est née à Montréal, en 1976. Elle signe son premier roman, La fée des balcons. Et elle disparaît derrière, complètement. Tandis que nous, nous sommes dedans, totalement.


Nous sommes dans une bulle, du début à la fin. Une bulle d’écriture ou un monde prend vie, s’allume, nous allume, de l’intérieur. Mais rien d’idyllique. Sous les mots feux d’artifice de l’auteure, il y a de grands trous noirs, de tristesse, de manque, d’impuissance.


Il y a quelqu’un qui appelle au secours, mais sans en avoir l’air. En ayant l’air de s’amuser. En jouant à toutes sortes de jeux pour s’évader, pour oublier, faire diversion. En inventant toutes sortes de scénarios.


C’est quelqu’un qui appelle au secours en secret, dans sa tête. Et nous, nous sommes dedans, dans cette tête-là. Voilà.


Elle s’appelle Valentine, elle a 10 ans, un corps trop grand, des lunettes aux verres épais comme ça, des dents de lapin, et bientôt, elle ira chez le dentiste pour se faire poser des broches. Évidemment, elle est amoureuse du plus beau gars de sa classe. Cliché, tout ça ?


À première vue, on ne peut pas dire que l’héroïne de La fée des balcons réinvente la roue. Ce n’est pas tout. Ses parents sont séparés, elle vit avec une clé autour du cou, le plus souvent chez sa mère, qu’elle doit ramasser à la petite cuillère.


Elle est attachante, drôle, débrouillarde, débordante d’imagination. Elle aime le macaroni, la pizza, adore par-dessus tout les desserts de sa grand-mère Iris. Elle a deux chats. Elle rêve d’écrire des chansons. Quoi d’autre ?


À première vue, Valentine pourrait figurer dans un roman jeunesse. Pourtant, c’est bien à nous qu’elle s’adresse. Nous qui avons été enfants, qui avons parfois des relents de ce temps-là, d’avant la césure, d’avant le paradis perdu, même imparfait, incomplet, même dans les cas où, avec le recul, l’enfance n’était pas si rose que ça.


Dans le cas de Valentine, la fin de l’enfance ressemble à ceci : « C’est fini, tout ce que j’ai connu, que les gens ne meurent pas, surtout ces gens-là. »


Dans son cas à elle, ça lui arrive à l’âge de 11 ans. On va d’abord la voir traverser ses 10 ans. Autrement dit, on la suit pendant une année, une année pleine de rebondissements, au cours de laquelle on sent de plus en plus poindre un drame inévitable. Mais était-il vraiment inévitable, se demandera-t-elle ? « Toute la puissance de mes verres immenses et n’avoir pas vu ça venir. Le vide. Le vide abyssal. »


Entre-temps, il y aura eu le premier baiser, puis la désillusion amoureuse. Il y aura eu l’amitié trahie. Les livres dévorés dans la solitude. Mais aussi, pour la petite fille de la ville qui a besoin d’espace, les virées joyeuses à la campagne, chez les grands-parents, les baignades et les courses folles avec les cousins, les promenades dans le bois, les levers de soleil éblouissants par la fenêtre du grand chalet.


Ce temps-là, de l’entre-deux, où l’enfance n’a pas encore dit son dernier mot, on le reconnaît bien. La petite Valentine le vit à plein. Elle vit d’autant plus intensément, qu’au fond d’elle-même, elle se sent plus vieille que son âge, plus vieille que sa propre mère.


Sa mère, son amour. Et sa désolation. Sa mère atypique. Folle ? Valentine ne dirait jamais cela, allons donc. Sa mère a l’inquiétude facile, d’accord. Elle est du genre à frôler l’évanouissement si sa fille rentre trop tard, oui, mais bon, sa mère c’est sa mère.


C’est vrai qu’elle fume trop : une vraie cheminée. C’est vrai qu’elle dort trop. Qu’elle prend des pilules pour se calmer le pompon. Qu’elle demande à sa fille, parfois, de manquer l’école, pour veiller sur elle au cas où son coeur exploserait.


Vrai que sa mère traîne une tristesse sans fond. « Maman est souvent triste. Même quand elle rit. » Depuis quand au juste est-elle comme ça ? Depuis toujours ? « Souvent, je la fixe pour tenter d’entrer dans son univers, mais alors, les rideaux se ferment sur ses secrets et mon exploration s’arrête là. »


Vrai que certains jours sa mère n’a plus envie de rien, n’a plus confiance en rien, surtout pas en elle-même. « Maman a tous les talents, mais ça ne donne rien de le lui dire, parce qu’elle ne me croit pas. »


Vrai que certains soirs sa mère rentre tard, sans donner de nouvelles. Que Valentine doit rester seule, avec ses deux chats et le fantôme de sa grand-mère Isabelle qui veille sur elle au balcon de l’appartement. Dans ces cas-là, la petite doit batailler fort contre celles qu’elle appelle « les Grandes Tristesses », et qui sont installées dans la cour depuis sa naissance.


Ces soirs-là, et d’autres encore, Valentine le voit bien : « Les Grandes Tristesses finissent aussi par me faire sangloter à gros bouillons en me plantant le dard de la grande mélancolie en plein coeur. »


Mais n’allez pas croire : elle a quand même ses bonnes journées, cette mère-là. Ce n’est pas pour rien que Valentine a cessé de pratiquer la garde partagée entre ses deux parents. Elle préfère vivre avec maman, où il y a plus d’action, plus de liberté, d’inattendu, de fêtes improvisées. Mais surtout, elle sent que sa mère a besoin d’elle. Et elle se dit qu’elle « va sûrement revenir un jour du pays de sa peine »…


Ce pourrait être l’histoire d’une petite fille qui a grandi trop vite. Qui a trouvé refuge dans l’imagination. Et qui se heurte à un mur, bien réel. C’est surtout un livre où l’auteure se fond dans la peau, dans les mots de cette petite fille évincée de l’enfance.


Pas de fausse note. Maude Favreau adopte à s’y méprendre le ton, la manière, les idées, le point de vue, les émotions, la personnalité tout entière de sa petite héroïne-narratrice. Tout n’est pas parfait pour autant dans ce premier roman. Mais cette force-là balaie tout le reste.

 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer
Publicité
Articles les plus : Commentés|Aimés
Blogues
Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel