Beckett de la ruche au bowling
L'apiculture selon Samuel Beckett
Martin Page
Les éditions de l’Olivier
Paris, 2013, 87 pages
Dictionnaire de la peinture par les peintres
Pascal Bonafoux
Les éditions Perrin
Paris, 2012, 397 pages
Selon l’adage qui veut qu’on ne prête qu’aux riches, il ne faut pas s’étonner outre mesure que la figure de Beckett intéresse les romanciers. La nature même de l’oeuvre, son aspect volontiers énigmatique, l’écriture exigeante qui la porte, de même que la personnalité peu flamboyante de son auteur contribuent à nourrir le mythe.
S’inspirant d’un fait véridique, le projet de monter à l’intérieur d’un établissement carcéral suédois une mise en scène d’En attendant Godot jouée par des prisonniers, Martin Page invente une courte fiction qui ne manque pas de séduction.
Sous forme d’un journal tenu de juin à octobre, un chargé de cours désargenté raconte comment il a fait la connaissance du fameux Irlandais. Un libraire de Saint-Germain-des-Prés lui signale que Beckett a besoin d’un assistant pour l’aider à trier ses manuscrits. L’assignation durera dix jours. Il s’établit toutefois une étrange complicité entre les deux hommes. C’est l’intrigue du roman. Des dix jours prévus, les dissemblables collaborateurs feront une affaire de près de quatre mois.
Quelle est la part de l’invention dans ce faux portrait ? Sauf Martin Page, bien malin qui le saurait. Et à vrai dire, peu nous chaut. Commodité littéraire, Suzanne, la compagne de Beckett, n’apparaît pas. Le pauvre thésard peut donc à sa guise profiter du contentement qu’il y a parfois à frayer avec les grands hommes.
Beckett apparaît comme un excentrique ennuyé par sa gloire littéraire. Il affectionne les chocolats chauds, ne déteste pas se promener dans les magasins à grande surface, joue au bowling et, suprême fantaisie, récolte son miel à même les ruches qu’il a installées sur le toit de l’immeuble qu’il habite.
L’auteur de Molloy est un être débordé par sa réputation. Il ne s’occupe que distraitement des demandes d’entretiens ou de reportages qui lui parviennent du monde entier. Il n’en sera pas tout à fait de même pour le projet suédois évoqué plus haut. Se pose pour lui un problème moral. En donnant à ces prisonniers l’illusion de la liberté, car jouer sur une scène, n’est-ce pas déjà être libre, n’est-on pas d’une insigne cruauté ? Il faudrait plutôt qu’ils jouent hors les murs. Permission qui ne sera pas accordée.
Pour s’amuser, pour se moquer à sa façon des universités en général américaines à la recherche de documents, d’artéfacts le concernant, il s’en fabrique, allant même dans des sex-shops. Cette démarche est à peu près semblable à celle de Martin Page, qui invente lui aussi des situations pittoresques dans lesquelles se démène l’écrivain plus que secret qu’était Beckett. Le lecteur se demande : et si c’était vrai ? Contentons-nous de dire que c’est au moins vraisemblable. Amusant en tout cas. Encore une fois, on ne prête qu’aux riches.
C’est à un travail tout autre que se prête Pascal Bonafoux dans son Dictionnaire de la peinture par les peintres. Pas d’imagination délirante ici. Que des faits. Mais le résultat est le même puisqu’il s’agit aussi dans ce cas du concept d’oeuvre. Que pensait Picasso de Cézanne ? Marcel Duchamp ne croyait-il pas qu’on pouvait se servir d’un Rembrandt comme d’une planche à repasser ? Ingres ne considérait-il pas que Delacroix était l’« apôtre du laid » ?
Pour un ignare de ma sorte, ce dictionnaire permet d’apprendre plusieurs choses sur l’art pictural et de vérifier comment a fluctué à travers les âges le concept d’oeuvre. Si le Beckett apiculteur d’occasion fait figure de créateur écrasé par sa réputation d’écrivain nobélisé, l’histoire de la peinture (et de la littérature) a été écrite par des artistes qui, dans le doute ou non, ont édifié une oeuvre inspirée par l’admiration pour des prédécesseurs ou, à l’inverse, suscitée par le refus de ce qui a semblé leur être de la supercherie.
Ces deux livres, tout dissemblables qu’ils sont, parlent d’une même chose, de la création et de ce qui peut arriver à ceux qui se mêlent d’en faire.
Collaborateur








