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    Plus loin que le souvenir

    Madeleine Monette revisite l’inimaginable avec le recueil Ciel à outrances

    9 mars 2013 |Laurence Cornet | Livres
    C’est avec un recueil de poésie que Madeleine Monette aborde un sujet aussi personnel qu’universel, celui du désastre du monde moderne, dont le point de bascule est le 11-Septembre.
    Photo: François Pesant - Le Devoir C’est avec un recueil de poésie que Madeleine Monette aborde un sujet aussi personnel qu’universel, celui du désastre du monde moderne, dont le point de bascule est le 11-Septembre.

    Ciel à outrances

    Madeleine Monette

    Éditions de l’Hexagone, coll. « Écritures »

    Montréal, 2013, 112 pages

    New York — Madeleine Monette explore la matière littéraire avec une exigence sans cesse renouvelée : « J’écris des romans avec des lenteurs et des impatiences de poète », admet-elle. Son premier roman, Le double suspect, qui tient de l’enquête psychologique, a peu à peu laissé la place à des sommes sociales dont Les rouleurs, publié en 2007, était un aboutissement maîtrisé. Aujourd’hui, c’est avec un recueil de poésie qu’elle aborde un sujet aussi personnel qu’universel, celui du désastre du monde moderne, dont le point de bascule est le 11-Septembre.


    « Le poème Élan vital nous fait passer du jour même aux jours qui suivent, à “ la fidélité des lendemains ”, puis fait place au zoom out du poème Le ressac des sens où il est question des premières réactions, de l’indignation unanime où l’on voyait des foules amoureuses se rassembler, mais aussi du traitement de l’événement par les médias, les hommes politiques, etc. », explique l’écrivaine, qui vit à New York.


    Le lecteur passe de l’histoire de personnages affectés indirectement par l’événement, en périphérie de la catastrophe, à des situations concrètes qui nous amènent au coeur de la tragédie, au centre même de la mort. Cette alternance rythme le récit, faisant de cette suite poétique une narration fluide dont les fragments divisibles sont autant d’expériences contemporaines reflétant une certaine tragédie du quotidien.


    Mélodie vibrante de la ville, le texte frémit, parsemé d’interjections anglaises échappées sous le coup de l’intensité émotionnelle, des paroles que l’on s’entend dire sans les comprendre, les mots de l’expérience non digérée, celle, brute et accablante, que l’écrivaine retrace 10 ans plus tard en s’appuyant sur ses souvenirs et sur la fiction afin d’aller au coeur de la sensation.


    « Ce recueil est une avancée en poésie où j’ai essayé de m’approcher de l’inimaginable. L’imagination vient à la rescousse du souvenir et la poésie vient à la rescousse de l’imagination. Après des événements comme celui-là, on dit : “ On n’oubliera jamais. ” Mais pour moi, il faut aller plus loin que le souvenir. L’imagination redonne de l’intensité à l’événement. Elle recrée cette urgence, cette immédiateté de l’expérience. Et l’on trouve un réconfort dans un face à face avec la douleur. »


    C’est d’ailleurs ce qui amène l’auteure à s’inscrire explicitement dans le texte : « Élan vital est un poème charnière. Il se termine en faisant place à l’écriture, à l’écrivaine. J’ai poussé plus loin que jamais le processus d’identification de la romancière à ses personnages parce que je voulais être là, dans cette violence inexplicable, dans cette douleur intolérable. C’est un recueil très personnel où je me révèle avec plus de vulnérabilité que dans les romans précédents. »


    On y rencontre un amoureux abandonné qui se venge de sa séparation par un tatouage indélébile, une jeune immigrée sur le point d’être licenciée, une veuve dévorée par la surprise d’une mort tout sauf spectaculaire, une vieille femme submergée par le désordre de ses émotions auxquelles répond le soudain chaos. C’est une réflexion sur l’événement tout autant que sur la vie, le monde, l’immigration, l’amour, le travail, les médias, une expérience précise autant que le récit d’aventures individuelles et des drames qui bousculent le monde. La confusion de flammes aveuglantes, de poussière asphyxiante, de métal suintant, d’angoisses indomptables et d’immeubles mouvant dans un anthropomorphisme poignant est parfois autant celle du New York de 2001 que celle de l’Alep de 2012.


    Loin d’un pathos qui nierait la souffrance par sa superficialité, le recueil succombe à un réalisme du trouble, réveillant une compassion essentielle. Si l’écriture s’efforce de raviver l’empathie, il s’en dégage une émotion épaisse concentrée dans la densité de l’écriture : un style économe mais précis où le jeu sur les proportions bousculées rend compte de la démesure de l’événement, de son outrance, comme le titre l’indique. De ses outrances, même, ses excès qui s’animent dans des images fortes. Les métaphores s’enchaînent sans se répéter, passant du champ minéral aux références naturelles dans un rythme aussi vertigineux que les tours effondrées, le ciel y est omniprésent, comme si sa profondeur reflétait l’abysse du carnage, le martèlement des mots résonne en nous autant que le drame retentit dans nos consciences.


     

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