La jungle est éternelle
Karl Marlantes
Traduit de l’anglais par Suzy Borello
Calmann-Lévy
Paris, 2012, 603 pages
« Il brûlait d’envie de partir en patrouille, de retrouver la pureté et la verte vitalité de la jungle, où la mort a un sens car elle fait partie du cycle ordonné au sein duquel elle advient, là, dans la quête de nourriture qui, sans passion, entraîne la destruction de la vie pour assurer son maintien. Il pensa au tigre qui avait tué Williams. La jungle et la mort étaient les seuls éléments propres de la guerre. »
On est loin, ici, des idéaux d’opérette d’une propagande s’ingéniant à trouver de nouveaux habits socialement acceptables et politiquement corrects au vieux métier de la mort. Bien loin des oxymores à la mode du genre « guerre humanitaire », dans Retour à Matterhorn, on marche dans les traces d’un jeune homme qui, au bout de 600 pages, finit par assumer totalement ce qu’il est devenu : tout au sommet de l’évolution humaine, un bel animal nerveux, entraîné à tuer. Avec la peur au ventre d’une bête traquée, malgré les armes automatiques, les canons amis, les bombardiers à réaction et les hélicos en appui, le soutien logistique de la première armée du monde. Doté d’une conscience, ça oui. Mais pas du loisir de l’agiter tel un joujou. À d’autres de décider de la justesse du combat…
Matterhorn est le nom de code fictif d’une montagne située à la frontière du Laos. On est en 1968, avec les vrais, dans cette jungle vietnamienne où, quand on entend une troupe d’éléphants sauvages se déplacer dans la brousse, on fait donner l’artillerie, sait-on jamais, des fois que les Jaunes iraient utiliser ces sales bêtes comme appareils de manutention.
On pense à l’Apocalypse Now de Coppola. Mais le réalisme de Karl Marlantes le rapproche davantage du Platoon d’Oliver Stone. L’oppression humide et grouillante de cette jungle où l’invisible ennemi fait presque figure de nuisance parmi d’autres, aux côtés des sangsues, des tigres mangeurs d’hommes et de l’ulcère tropical, est quelque chose qui nous happe dès les premières pages. En ce début de troisième millénaire, alors que les esprits littéraires que la guerre réussit encore à titiller, incapables de trouver la vérité humaine d’une frappe de drone, se tournent avec nostalgie vers les fabriques de culs-de-jatte et de manchots de la Grande Guerre, et maintenant que les aventures militaires de l’Occident sont devenues ces entreprises de police internationales teintées de boy-scoutisme, qui aurait pu prédire que le grand roman de guerre, aujourd’hui, dans la lignée des Mailer et des Hemingway, renaîtrait des cendres du Vietnam ?
Avalé par la jungle
Au départ, un seul détail semblait pouvoir gâcher la sérénité de notre lecture : l’auteur, Marlantes, est un véritable héros. N’importe quelle patrie, de gauche ou de droite, voudrait pouvoir mettre en avant des hommes comme ça. Il va de soi que le courage physique n’a aucun rapport avec la justesse politique de la cause. Des braves combattent du bord des forces de l’oppression, des lâches pour la liberté. Disons que Marlantes, lui, fait un peu chier… Il est juste un peu trop. Rien à voir avec toute cette chair à canon noire recrutée dans le ghetto. Né dans une petite ville de bûcherons de l’Oregon, il joue au football, va à Yale, fait son service chez les marines, puis décroche une bourse pour Oxford… Il aurait facilement pu y demeurer planqué, mais après un semestre, il choisit de servir son pays et son président bien partis pour s’enliser dans une absurde guerre néocoloniale en Asie. Il va en revenir avec un peu de shrapnel dans les fesses et tous ses morceaux, un syndrome de stress post-traumatique et un projet de livre pour s’en purger, avec devant lui une vie de famille et une carrière professionnelle internationale dans le domaine de l’énergie. L’All American Boy, je vous dis.
Sur la Toile, on peut lire la citation de la Navy Cross attribuée à notre homme, avec une poignée d’autres médailles, pendant son année au Vietnam. Le caractère autobiographique de Retour à Matterhorn s’en trouve confirmé et c’est une sorte de choc. Sans doute, on se savait déjà devant une histoire en partie vécue et en partie inventée, où chaque détail dégoulinant de précision semblait coller à la conscience, être vrai avec l’insistance d’une hallucination. (Marlantes ne pouvait avoir inventé, par exemple, ce marine qui se morfond pendant tout un chapitre avec une sangsue dans l’urètre). Comme lecteur, on s’était senti avalé par la jungle du livre et par le livre lui-même, par sa prose patiente et étale, aux mouvements péristaltiques presque étouffants, cet enchaînement de phrases sans respiration dont la vérité suintait comme du pus.
La Navy Cross nous oblige à penser à l’auteur d’une manière différente. Pour raconter, il faut survivre. Ce gars-là, comme son alter ego Mellas, a donc réellement mené des hommes à l’assaut d’une colline tenue par l’APVN (Armée populaire du Vietnam du Nord) ? Il a vraiment cavalé seul à travers un espace balayé par les tirs ennemis, puis réduit au silence quatre casemates à la grenade ? Et, gravement blessé, il a ensuite refusé d’abandonner ses hommes avant que la position ait été sécurisée ? Merde. Il y en a qui ont tout pour eux : la vie incroyable, et la fiction.
Construction
Mais Karl Marlantes est le premier à savoir que tout récit de combat est une construction. Il est assez divertissant de voir, dans son roman, la pensée positive des officiers planqués à l’arrière systématiquement gonfler les bilans des accrochages avec les Viets. On a tiré sur deux ou trois ombres, découvert une tache de sang. Dans les communiqués du lendemain, ça se traduit par « quatre morts confirmés, huit probables ». Cette douzaine de méchants communistes exterminés à peu de frais fait du bien à toute la hiérarchie ! La fiction, à la guerre, s’insinue ainsi un peu partout. Présence obsédante, la jungle, avec ses grouillements et ses destructions, ses intemporelles proliférations et son oeuvre de mort, semble la seule réalité certaine. C’est la vie.
Marlantes excelle aux deux extrémités du tableau : sous les tentes de l’état-major où, dans l’abstraction de la bataille, se jouent la politique et la carrière, il peut nous montrer un commandant de bataillon prêt à risquer 200 existences pour un bénéfice personnel ; et au ras du terrain, où, le nez dans la boue, le simple troufion appréhende, loin des siens, cette tendre indifférence du monde que décrivit Camus. Et que la guerre est la jungle, et vice-versa : « Il était fortement conscient du monde naturel. […] Autour de lui, les montagnes et la jungle chuchotaient et remuaient, comme conscientes de sa présence, mais indifférentes. »








