L’adieu au père
Le droit de mourir assisté dignement existe en Suisse, rappelle la romancière Emmanuèle Bernheim
Tout s’est bien passé
Emmanuèle Bernheim
Gallimard
Paris, 2013, 206 pages
Le droit de mourir assisté dignement existe en Suisse ; encore faut-il savoir ce qu’on entend par euthanasie, par désespoir et par intolérance d’un malade incurable et handicapé. En Belgique, aux Pays-Bas, au Canada, dans certains États américains ou ailleurs, on tolère que certains gestes humanitaires soient posés en phase terminale. De là à en raconter le scénario véritable… Supposons que le moment soit venu où les opinions s’entendent sur l’acceptable.
Tout s’est bien passé, d’Emmanuèle Bernheim, est un livre bouleversant sur cette question. Comme dans Rien ne s’oppose à la nuit, de Delphine de Vigan, devenu best-seller, on y lit les tourments causés aux familles par les épreuves de la maladie mortelle. Mais cette fois-ci, consentir à la volonté d’un père de hâter sa fin de vie, c’est agir. La situation devient douloureuse et romanesque, le libre arbitre paternel y menant tragiquement le bal.
C’était il y a trois ans. André Bernheim est connu dans le milieu de l’art contemporain ; victime d’un AVC, le voici paralysé à jamais. Or, à 88 ans, hospitalisé, il conserve un caractère entier : il presse ses filles de l’aider à mourir, et elles acceptent. L’écrivaine restitue les faits en détail, gestes et paroles, dissensions, émotions, sentiments, petits et grands incidents comme empêchements moraux. Seule la volonté d’André ne fléchit pas.
Les paradoxes de la volonté
Tout cela fait réfléchir. Ce tyran malheureux impose sa loi du lit où il est cloué. À charge pour ses deux filles d’organiser les choses ! Pensez l’émoi, les tergiversations, les défaillances. Les médecins sont tenus à l’écart du plan, mais famille et amis sont commis aux adieux. Le secret filtre. Même affaibli, le malade vit intensément, à condition de voir la fin de son calvaire : son suicide, « médicalement » assisté, à Berne s’accorde avec son éthique.
La famille se resserre autour de la décision. Dans le livre, les noms sont donnés, et on n’y cache ni les doutes ni les obstacles. Sous la vérité, la fermeté du but s’allie au suspense, en phrases courtes et sèches, et le livre tombe à pic, du côté d’un comité, formé pour conseiller le législateur dans ce débat de société.
Le cas pèsera-t-il, comme au temps de l’avortement ou maintenant pour le mariage gai ? Les moeurs évoluent, et ces deux soeurs, avec leurs gens de loi, se donnent les moyens de réaliser ce projet aussi digne que fou. Parfois elles rient avec leur père. Mais le passé ne revient pas. Qu’on mette en question ces personnalités, l’égoïsme du père, la lâcheté des uns ou le courage des autres, l’action sensée de la police n’est pas ici l’obstacle. Qu’on examine la chaîne de solidarité humaine qui permet ce voyage improbable d’un grand malade conscient. Les opinions divergent. Comment les choses ont été en Suisse, on n’en sait que le titre : Tout s’est bien passé.
Emmanuèle Bernheim raconte avec minutie, sobriété, puissance. Elle transmet ses émotions contenues. La parole se libère, sur l’idée qu’on se fait d’une digne fin de vie. Bruno Bettelheim, Freud aussi, pourtant médecins, refusèrent la déchéance, eux qui avaient tant milité pour la vie. Déchoir physiquement et souffrir psychiquement, est-ce cela que nous voulons pour nous-mêmes et pour ceux que nous aimons ?
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Collaboratrice








