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Rivalité amoureuse

2 février 2013 | Guylaine Massoutre | Livres

Geneviève

Jacques Lemarchand

Éditions Rue Fromentin
Paris, 2012, 151 pages

Jacques Lemarchand (1907-1974), romancier NRF touche à tout, publiant sous des pseudonymes des bluettes et autres libertinages, pigiste auprès des collabos et plus tard à Combat, serait un auteur oublié si on ne pouvait l’apprécier dans une réédition soignée de Geneviève, un petit roman écrit en 1943 dans le style perlé de ce temps-là.


C’était la période noire, l’Occupation, le système D de ceux qui restaient à Paris, sans entendre le Général ni écouter le Maréchal. Enfin, on le suppose, car Lemarchand menait plutôt la belle vie, ce séducteur, cet habitué des bonnes tables qui sentaient le marché noir et les affaires louches.


Mais qui ne fut pas hypnotisé par le fascisme, le césarisme et la dissociation que les actes racistes, illégitimes autant qu’odieux, imprimèrent par la force sur une société plutôt homogène ? Pétrification dérisoire, quand d’autres, au même moment, voyaient plus loin, plus grand l’univers !


L’homme Lemarchand est toutefois secret. Le voici appelé par Paulhan, remplaçant Drieu à la barre de la Nouvelle Revue française, puis la revue cesse de paraître, et le voilà au comité de lecture chez Gallimard, assis à côté de Camus. Lequel fera de lui un bon critique de théâtre après la Libération. Pas d’embrouille à ce moment, mais plus de roman sous son nom.

 

Portrait d’un homme jaloux


Geneviève est un prénom générique chez ce tombeur de femmes. Dans son roman Geneviève, une femme résiste, obscur objet du désir, rendant le narrateur complètement fou. Or ce n’est pas elle l’héroïne, mais lui, et l’autre, le maudit.


Le fantasme inassouvi, devenu obsessif, noeud de la crise, polarise la rivalité fraternelle entre le narrateur et Jacques, séducteur de Geneviève. Le soupirant éconduit perd royalement la raison, mais il s’accroche à ses valeurs : rester fidèle, même affaibli, aux conventions entre hommes.


On est frappé, aujourd’hui, par la différence entre ceux qui connurent la barbarie et qui l’affrontèrent et ceux qui fixaient les yeux ailleurs. Rien ne manque au jaloux de Lemarchand, qui déploie son talent - l’ouvrage est dédié à Jean Tardieu -, ni les mots, ni les détours acéphales dans la puérilité innocente et souffrante de l’impossible possession, et de son corollaire, la détestation de soi et de son rival.


La jalousie empoisonne la vie quotidienne, les relations, aveuglant à l’extrême le jeune homme tordu par sa faiblesse intenable, par cette humiliation insoutenable. Effondré lamentablement, il est malade d’un an de honte. Jacques, vecteur de sa souffrance, fait ressortir par contre l’ami torturé par la fidélité et par les confidences, qui se déploient méticuleusement dans l’ardeur et la sympathie.

 

Authentique et dépouillée, l’écriture

Cette crise passionnelle raconte donc un drame de la vie privée, dont on trouvera d’autres belles illustrations chez Sagan et dans les scénarios de la Nouvelle Vague, 10 ans plus tard. De cette période où le roman est monopolisé par des hommes, la femme occupant le rôle de faire-valoir dans la fiction, on retient la perfection stylistique et lexicale, l’équilibre des paragraphes, la beauté lisse, et le basculement brusque et réversible du bonheur en malheur.


Lemarchand est en dedans et en dehors de cette situation bien décrite. La phrase est limpide, exempte de la débauche proustienne dans les sensations, plus sculptée par la leçon de Gide que par celle de Bernanos. On ne vous dira pas la fin, seule l’ambivalence de la grâce, moins complaisance littéraire qu’équilibre sur un fil, à la manière sensible de Cocteau. Nul doute qu’à côtoyer les grandes personnalités de ses contemporains, l’écrivain a concrétisé ainsi l’adieu à son double, l’autre qu’il connaissait de l’intérieur, son fantôme débauché, son adolescent attardé, son angoisse volubile.


Créées en 2010, les éditions Rue Fromentin, diffusées par Volumen-Le Seuil, présentent trois collections : « Essais et documents », « Fiction » (romans internationaux) et « La contre-allée » (littérature plus expérimentale et textes inclassables). Lemarchand, qui avoisinera à « La contre-allée » un hommage à Roger Nimier, signé Massin, directeur artistique de Gallimard pendant plus de 20 ans, est bien sûr hors tracé, mais dans le droit fil du genre.


À signaler, en complément, que Lemarchand rédige un Journal 1942-1944, miroir des années sombres ; Véronique Hoffmann-Martinot le publie en ce début de 2013, aux éditions Claire Paulhan.


 

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