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    Polars d’ici

    Le polar québécois a-t-il, finalement, le vent dans les voiles?

    12 janvier 2013 |Michel Bélair | Livres

    Traduits dans toutes les langues ou presque, les polars sont les livres les plus lus à travers le monde. Le polar d’ici pourra-t-il trouver un jour sa place sur cet énorme marché ? Petite enquête, sous forme de comptes rendus multiples…


    Le polar a la cote. Quand on voit les tirages que commandent Henning Mankell, Donna Leon, Michael Connelly ou encore Fred Vargas, quand on tombe dans un R. J. Ellory et qu’on réussit à continuer à vivre en parallèle dans le vrai monde… on se rend compte de l’impact majeur du genre sur ses lecteurs. Et, bien sûr, sur toute l’industrie du livre. Le polar vend. Beaucoup. Partout. Ici aussi, bien sûr.

     

    Des surprises en série


    Par le biais de la traduction, le polar parle tout autant l’islandais, le suédois ou l’italien que l’anglais ou le français. C’est d’ailleurs ce qui explique probablement qu’on ait mis si longtemps au Québec à s’approprier le genre, puisque tout ici s’inscrit dans ce combat d’affirmation de la langue ; il faut croire que d’autres champs s’imposaient bien avant que l’on se mette à investir le polar.


    Rappelons que tout a commencé ici dès la fin de la Seconde Guerre mondiale avec l’agent IXE-13. Peu de gens savent que « les aventures de l’as des espions canadiens » s’échelonnent sur près de 1000 petits fascicules de 32 pages écrits entre 1947 et 1966 par Pierre Saurel, le pseudonyme du père Ovide des Belles histoires des pays d’en haut. Pierre Daignault, de son vrai nom, a aussi pondu des centaines d’épisodes des Aventures policières d’Albert Brien, détective national des Canadiens français. Mais nous sommes déjà bien loin de tout cela.


    Aujourd’hui, l’incontournable Jean-Jacques Pelletier et ses thrillers apocalyptiques occupent de plus en plus de place dans les rayons des librairies, aux côtés de Chrystine Brouillette, de François Barcelo et de Patrick Sénécal - celui-là même que plusieurs décrivent comme le Stephen King d’ici… Le polar québécois, ce sont eux, d’abord.


    Mais d’autres voix s’élèvent, de plus en plus nombreuses depuis quelques années, nouvelles, audacieuses. On pense d’abord et surtout à Benoît Bouthillette et à son remarquable La trace de l’escargot (JCL, 2005), qui amorçait la série des enquêtes de l’inspecteur Benjamin Sioui, grand amateur d’art et de poudre blanche. L’écriture de Bouthillette, incisive, lumineuse, la hauteur de son propos tout comme l’audace des thèmes qu’il aborde, tout cela laissait présager des lendemains qui chantent pour le polar québécois… il y a sept ou huit ans déjà.


    C’est un peu pour vérifier la venue de ces beaux jours que nous avons lu pour vous une bonne dizaine de polars publiés ici depuis l’été dernier. Survol donc. Et surprises en série, disons-le tout de suite, malgré quelques déceptions.

     

    Du vrai monde


    Une révélation pour commencer : Martin Michaud, dont le gros roman Je me souviens (éditions Goélette) vient confirmer le talent que l’on sentait déjà dans son premier livre, Il ne faut pas parler dans l’ascenseur (éditions Goélette, 2010). Michaud met en scène un inspecteur du SPVM, Victor Lessard, dans une histoire aux rebondissements étonnants. Lui aussi sait écrire de façon parfois flamboyante, mais sa grande force réside dans les vrais personnages qu’il fait vivre devant nous. On sera troublé par ce récit qui remonte jusqu’aux expériences menées à McGill pour le compte de la CIA et touché par le personnage de Lessard. Mais on n’oubliera surtout pas sa collègue, Jacinthe Taillon, un étonnant mélange de Berrurier (« l’Enflure » fameuse de San Antonio) et du tristement célèbre Matricule 728, qui carburerait au gaz hilarant tout autant qu’aux beignes Tim Horton…


    Autre belle surprise : La vie comme avec toi (Libre Expression) de Geneviève Lefebvre. On vous avait ici même parlé du premier roman de la série mettant en vedette le scénariste Antoine Gravel, Je compte les morts (Libre Expression). Ici aussi les personnages sont solides et le récit, planté cette fois sur le chapelet d’îles situées entre le continent et l’île de Vancouver, fort bien mené. Il y est question d’un meurtre, bien sûr, et du petit milieu fermé dans lequel tout cela s’inscrit, mais aussi du rapport entre un père et son fils qu’il ne connaît pas. En filigrane, l’auteur trace un portrait déchirant des relations que les Canadians entretiennent, eux aussi, avec les populations autochtones.


    Dans un tout autre registre, Mario Bolduc revient avec la troisième aventure de son héros Max O’Brien, sorte d’Arsène Lupin qui aurait lu Ian Fleming et serait abonné au Courrier international. La nuit des albinos (Libre Expression) se déroule en Tanzanie et, parallèlement, au Texas, où l’on assiste à la disparition de l’ex-bourreau du pénitencier de Huntsville ; les deux trames vont se réunir contre toute attente dans un chalet près de Prince Rupert, en Colombie-Britannique. L’intrigue est par moments hallucinante et à d’autres occasions un peu tirée par les cheveux, mais Bolduc est fort habile et sait manier avec grand art son imposante documentation sur le trafic des albinos en Afrique et, accessoirement, sur la politique intérieure de la région.


    Signalons aussi une nouvelle recrue de taille en la personne de Jacques Savoie. Après Les portes tournantes (Boréal), si brillamment porté à l’écran par Francis Mankiewicz, après six romans jeunesse aussi et une foule de séries télé, voilà qu’il nous offre coup sur coup deux polars mettant en vedette l’inspecteur du SPVM Jérôme Marceau, surnommé « aileron ». Cinq secondes et Une mort honorable (tous deux chez Libre Expression) sont des histoires rythmées et fort bien construites abordant des questions qui sauront vous toucher… même si son Marceau ne m’a toujours pas convaincu.


    Sophie Bérubé propose, elle, avec La sorcière du palais (éditions Goélette), une intrigue sise dans le monde des motards et des mafieux. Son enquêteur, Mathieu Langlois de l’escouade des disparus du SPVM, cherche à retrouver l’avocate de la défense Julie De Grandpré, qui s’est éclipsée sans laisser de traces. Ici aussi les personnages sont crédibles, l’intrigue prenante et l’écriture intéressante malgré quelques clichés à la « sauce profilage ».


    On a déjà parlé de Jean Lemieux au moment de la publication de Le mort du chemin des Arsène (La Courte Échelle) ; le sergent André Surprenant de la SQ a depuis quitté les îles de la Madeleine pour la région de Québec, et c’est lui qui mène l’enquête. L’homme du jeudi (La Courte Échelle) est une histoire triste d’enfant heurté par un chauffard et retrouvé dans la rivière Saint-Charles, mais c’est surtout une histoire racontée mollement, presque sans relief, sans jus, on serait tenté de dire sans intérêt. Triste, oui. Un peu comme Tordu (Michel Brûlé) d’Alain Chaperon. Dans ce récit où l’on rencontre un tueur en série plutôt… tordu, merci, on sent constamment l’auteur tirer ses ficelles et ranger ses fiches devant nous en se plaçant dans la position du deus ex machina qui sait tout et qui vous lance en pâture des bribes d’intrigue. Détestable. J’avoue ne pas avoir pu en supporter plus de 150 pages…


    Mais c’est l’exception, vous le voyez bien. Bien sûr, le polar québécois n’en est pas encore au niveau d’Ellory, de Nesbo ou d’Indridason - quoique, si Bouthillette ou Michaud s’y mettaient… -, mais on peut certainement désormais penser, oui, qu’un polar québécois partira un jour à l’assaut du monde. Enfin.


     

    Collaborateur


    ***

    Les nouvelles voix

    Benoît Bouthillette: La trace de l’escargot (JCL), La mue du serpent de terre (Bagnole).

    Martin Michaud: Je me souviens et Il ne faut pas parler dans l’ascenseur (Goélette).

    Geneviève Lefebvre: La vie comme avec toi et Je compte les morts (Libre Expression).

    Mario Bolduc: La nuit des albinos (Libre Expression).

    Jacques Savoie: Cinq secondes et Une mort honorable (Libre Expression).

    Sophie Bérubé: La sorcière du palais (Goélette).

    Jean Lemieux: L’homme du jeudi et Le mort du chemin des Arsène (La Courte Échelle).

    Alain Chaperon: Tordu (Michel Brûlé).













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