Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • fermer

    Connexion au Devoir.com

    Mot de passe oublié?

    Sexe: les mots pour le dire

    Entretien avec Agnès Pierron, docteure ès lettres et auteure du Dictionnaire des mots du sexe

    4 janvier 2013 |Catherine Lalonde | Livres
    Les mots sont osés simplement parce qu’on ose les dire, explique Agnès Pierron.
    Photo: François Pesant - Le Devoir Les mots sont osés simplement parce qu’on ose les dire, explique Agnès Pierron.
    Elle a recensé pendant des années les mots du sexe, passant des jours à ressasser, à resucer ces expressions qui tournent autour du pot tout en illustrant exactement ce qu’elles veulent dire. En 2010, la linguiste Agnès Pierron a accouché de son Dictionnaire des mots du sexe (Balland). Une somme, en français, sur le sujet : 900 pages, 2500 entrées, 5000 locutions.

     

    Agnès Pierron voit les mots avec les yeux d’une chasseuse-cueilleuse. Collectionneuse, elle fouine, cumule, amasse, catégorise. Elle a ainsi monté un Dictionnaire de citations sur les personnages célèbres (Le Robert, 1995) et son Dictionnaire de la langue du théâtre (Le Robert, 2002). Allergique à l’ordinateur et aux technologies, elle compose ses gros lexiques, des maîtres livres, par fiches de papier écrites au stylo. À la main. À l’ancienne.
     

    Comment est-elle passée des mots du théâtre à ceux du sexe ? « Je fais les mots, tous les mots, et en faisant les mots du théâtre, j’ai rencontré des gens qui parlaient beaucoup de sexe. Ils m’ont donné l’idée, d’autant que je voyais qu’il n’existait pas de vrai gros ouvrage sur le thème : les deux plus importants dataient du XIXe siècle et des années 1970, faits par des hommes, et ne comptant pas plus de 400 pages. » Agnès Pierron a ainsi voulu déclasser le Dictionnaire érotique de Pierre Guiraud (1978), et le fort amusant Dictionnaire érotique moderne d’Alfred Delvau, dont la seconde édition se retrouve en ligne sur Gallica. « Ce qui se parle doit s’écrire, et tout doit se parler — même devant les jeunes filles, y écrit l’auteur pour sa préface de 1864. […] Les livres dangereux sont les livres mal faits. […] Langue châtrée, peuple castrat. Où sont nos couilles du temps jadis ? »

     

    Professeure de langue verte

    Pour son dictionnaire à elle, Agnès Pierron s’est « tapé à peu près tous les romans érotiques libertins du XVIIIe, les chansons égrillardes du XVe, Rabelais, les érotiques du XXe en passant aussi bien par Alphonse Boudart pour l’argot que chez Christine Angot ou Catherine Millet — quoiqu’il n’y ait pas grands mots nouveaux chez Angot ».

    La linguiste a fait parler des gens du cirque, « qui ont un vocabulaire extrêmement cru et métaphorique ». Elle a lentement approché des prostituées, « ce qui n’est pas si facile : il faut être introduit, si j’ose dire… Sinon, elles vous prennent pour des balances, un contrôleur du service des impôts ou des services sanitaires. On ne questionne pas comme ça en se baladant à Pigalle. Et les prostituées sont maintenant souvent étrangères. Plusieurs ne maîtrisent pas la langue. Il faut une francophone, vraiment, et qui s’intéresse au langage. Il y en a très, très peu. »
     

    Conclusion ? Ce sont toujours les mêmes thèmes dont on se sert pour évoquer le sexe. Métaphores militaires, culinaires, florales, animales, musicales, religieuses. « Le même type d’image revient dans chaque catégorie, mais de façon très variée dans l’expression. L’imagination populaire est extraordinaire. Elle ne voile pas trop : quand on parle du « croissant de la vieille » ou d’un « vieux fond de cale » pour parler d’une prostituée vieillissante, par exemple, c’est, disons, assez direct. »

     

    À demi-mot ?

    C’est sous ces thèmes qu’elle a redéployé son Dictionnaire des mots du sexe en petits ouvrages sympas, à thème, parfaits pour de coquins cadeaux : Souris qui n’a qu’un trou est bientôt prise. Petit dictionnaire des expressions courantes d’origine érotique ou Escaladeuses de braguettes. Petit dictionnaire de la prostitution (tous chez Balland). Entre autres. Les dicos d’Agnès gardent, le travail eut été trop grand, un côté franco-franchouillard, ce qui ne les empêche pas d’amuser. Qu’est-ce qui change, dans le langage ? « En prostitution, je dirais que le langage et le vocabulaire ont tendance maintenant à se réduire. L’ambiguïté demeure intéressante, et on trouve plusieurs locutions familières et argotiques qui sont souvent à double sens, parfois érotique et parfois non. Presser le citron. Rompre sa lance dans le cul d’une vache. Comprend qui peut, comme disait Guignol », renchérit l’auteure.
     

    Agnès Pierron demeure, après tout cet épluchage érotique, visiblement fascinée et égayée par son sujet. « Une langue, c’est souvent des niveaux de langue, selon les milieux et les classes sociales. Quand, pour dire le pénis, on parle du “petit borgne à col roulé”, “du service trois-pièces” ou du “pinceau qui redonne de la couleur aux filles”, c’est joli, tout de même… » Et voilà la chineuse repartie, qui ne peut s’empêcher de partager ses trouvailles : «…et “une chaudière à boudin blanc” pour dire la prostituée, ou “faire feuilles de roses” pour parler des caresses bucco-anales, et “partir les pieds en bouquets de violettes”, pour jouir… C’est joli. Ce sont des mots osés simplement parce qu’on ose les dire. En tant que tels, ils ne sont pas si pires. Ils désamorcent le sexe tout en lui donnant sa place : ni trop ni trop peu. Ni dans l’obsession ni dans le manque. »

     
     
    Édition abonné
    La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
     
     












    CAPTCHA Image Générer un nouveau code

    Envoyer
    Fermer

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel