Un musée des horreurs fort ensorceleur
Les laboureurs du ciel
Isabelle Forest
Alto
Québec, 2012, 240 pages
Vous êtes dans Les laboureurs du ciel, deuxième roman d’Isabelle Forest, lauréate pour ses écrits poétiques de plusieurs prix (Alphonse-Piché, Félix-Leclerc, Radio-Canada).
Vous êtes à Paris, au XVIIe siècle. Dans la pauvreté crasse, la saleté crasse, la cruauté crasse. Dans le glauque, le sordide, le macabre.
Vous êtes dans ce qui pourrait ressembler à un musée des horreurs. Ça fourmille d’êtres bizarres, étranges, difformes. Là, parmi un arracheur de dents, une boîte à démons et un homme qui avale des clous : une femme énorme, immense, qui peine à se déplacer et qui s’empiffre à coeur de jour, telle une ogresse. Là, une vieille bossue à la bouche noircie qui se faufile parmi les badauds, les gueux.
Vous êtes à la foire ? Oui, à la Foire Saint-Germain. Où des marionnettes à l’aspect humain, « fantoches géants d’au moins quatre pieds, aux costumes magnifiques et aux membres libres de fils », s’agitent sous l’oeil perplexe des spectateurs.
Vous êtes ensuite plongé dans un monde de sorcellerie, avec poupées vaudou, rites sataniques, herbes maléfiques. Une mère fabrique pour ses enfants des petits pains dans lesquels elle enfouit des cheveux humains. Ce n’est rien, elle fera bien pire.
Vous êtes au cimetière des Saints-Innocents, tout à coup. Où quelqu’un, malgré l’odeur pestilentielle, fourrage parmi les ossements, les crânes, dans les fosses où sont entassés des corps. Mais qu’est-ce qu’il fait là ? Il vole des cadavres ? Il profane la mort ? Pourquoi ? L’explication viendra.
Vous êtes toujours là ?
Vous êtes tout aussi bien dans le merveilleux. Dans l’alchimie de l’art qui fait l’âme s’envoler. Et dans le vertige de l’amour, cette « douleur agréable ». Dans la trahison aussi. La trahison amoureuse qui s’avère mortelle. D’où l’histoire tragique…
Vous ne vous êtes pas méfié, au début. Quand vous avez lu la première phrase. « On la vit arriver à l’aurore, comme il en échoue souvent à cette heure maudite. »
Dès cette première phrase, vous avez basculé dans un autre monde.
Vous vous êtes retrouvé avec elle, cette fille arrivée à l’aurore dont vous alliez apprendre qu’elle s’appelle Marie, dans une prison pour femmes. Vous étiez bien loin de l’univers d’Unité 9.
Vous vous êtes retrouvé dans un lieu boueux à l’odeur infect, un lieu affreux, épouvantable, rempli de rats et d’insectes. Quant aux codétenues, elles étaient affectées par la fièvre et la dysenterie, pour plusieurs d’entre elles.
Pire : « Leur peau se couvrait de pustules et de champignons, leurs dents noircies et cassées tombaient, et leur chevelure, pour ce qu’il en restait, blanchissait à vue d’oeil. Elles tremblaient de froid et de faim. Jours et nuits n’étaient plus que mauvais rêves. »
Vous avez appris très vite que Marie ne resterait pas très longtemps dans cette prison, trois jours seulement : on allait venir la chercher pour qu’elle aille mourir.
Vous n’en étiez qu’à la troisième page du récit, vous étiez accroché. Mais vous alliez devoir attendre à la toute fin du livre pour assister à la mort, horrible, de Marie.
Entre-temps ? Voyage au bout de l’enfer parsemé d’instants magiques. Quelques moments d’ennui. Des égarements, beaucoup. Un dédale de détails, d’histoires, de personnages. Le style qui prend trop de place au détriment de l’intrigue. La chronologie qui n’a pas de bon sens. Envie d’aller voir ailleurs… mais…
Mais la narration qui finit par retomber sur ses rails. La chronologie qui prend tout son sens. Les fils apparemment épars qui se connectent, enfin.
À la fin : cette impression d’avoir vécu une expérience de lecture hors du commun. Vraiment.
À la fin : le ravissement.
Ravissement bien particulier, vu la noirceur effroyable de ce conte, de cette fable.
Ensorcellement serait plus juste.










