L’angoisse de VLB déchiffrée
Victor-Lévy Beaulieu
L’homme-écriture
Jacques Pelletier
Nota bene
Québec, 2012, 410 pages
Depuis 16 ans, l’oeuvre de Victor-Lévy Beaulieu s’est enrichie d’une trentaine de livres, dont James Joyce (2006), Bibi (2009) et Antiterre (2011), jalons capitaux de l’évolution de l’écrivain. Son grand exégète, Jacques Pelletier, se devait de parfaire, dans L’homme-écriture, l’interprétation amorcée dans L’écriture mythologique (1996), chez le même éditeur. L’oeuvre n’est-elle pas de plus en plus la bouleversante fable sans héros d’un Québec impossible ?
La clé de son herméneutique, Pelletier la trouve dans une réflexion que Beaulieu développa, en 1976, sur le manque criant de héros dans Le ciel de Québec, de Jacques Ferron, cette belle tentative romanesque de créer une épopée québécoise. L’écrivain jugeait que Ferron, hélas !, ne nous faisait « assister qu’à la naissance de l’odyssée et non à l’odyssée elle-même » !
Il expliquait qu’à la différence du héros de Don Quichotte de Cervantès, ou de celui d’Ulysse de Joyce, le supposé héros ferronien, Rédempteur Fauché, ne peut avoir de consistance, car « sa mythologie se trouve à être en avant de lui, dans ce qui doit devenir et qui n’est pas encore devenu ». Pour Beaulieu, cette mythologie québécoise risque fort de ne jamais s’épanouir dans un pays réel à cause de l’échec du mouvement indépendantiste, mal qui lui semble de moins en moins réparable.
L’obsession manquante
Pelletier a la finesse d’estimer que Beaulieu, pour réagir à l’impasse de l’imaginaire, hésite entre deux états d’esprit : la désespérance de l’écrivain engagé qui, incapable d’exister dans un « pays équivoque »,brûle symboliquement son oeuvre, comme à la parution de La grande tribu en 2008, ou l’attitude de l’artiste pur qui, nouveau Joyce, change « en victoire littéraire la défaite historique » d’un Québec actuel identifié à l’Irlande non encore indépendante de 1922, date de la publication d’Ulysse.
À l’instar d’Abel, le double qu’il s’est créé à travers son oeuvre, Beaulieu exalte, en particulier entre 2006 et 2011, dans ses grands livres protéiformes, l’« idée fixe », l’« obsession », la « hantise ». Pelletier commente : « C’est pour en avoir manqué que les faux héros politiques d’Irlande et du Québec, les messies ratés qu’auraient été O’Connell et Parnell, Lévesque et Bouchard, n’auraient pas atteint leur objectif de libération nationale… »
En fait, l’exégète, trop prudent, aurait dû formuler à l’indicatif plutôt qu’au conditionnel son interprétation perspicace. C’est avec la même acuité, mais avec plus d’aplomb, qu’il voit dans La grande tribu la « célébration, touchante et accomplie », de Claude Gauvreau, poète apolitique que Beaulieu, désillusionné par l’évolution nationale du Québec, présente comme le meilleur révolté de notre imaginaire.
En préférant Gauvreau à Papineau, qu’il juge pusillanime, VLB prouve que le Québec, au coeur de son oeuvre angoissée, tient plus du rêve esthétique sublime que de la banalité historique. Il serait vain de lui en faire le reproche.
Collaborateur








