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    Lucky Luke adopté par Daniel Pennac et Tonino Benacquista

    Un solitaire vachement bien accompagné

    15 décembre 2012 | Fabien Deglise | Livres
    Photo : Lucky Comics

    Cavalier seul

    Achdé, Pennac et Benacquista

    Lucky Comics

    Bruxelles, 2012, 46 pages

    René Goscinny aurait certainement trouvé la scène désopilante. Page 8, en pleine crise existentielle dans la cellule de la prison où Lucky Luke vient tout juste de les jeter, les inséparables Dalton décident, comme ça, sur un coup de tête, de se séparer pour rouler leur bosse chacun de leur côté.


    C’est la faute à l’autoritarisme de Joe, à ses plans foireux, à ses colères légendaires, à la redondance de la cause et de l’effet… Et tout ça va finir par amener le quatuor à frayer avec la loufoquerie : pour s’échapper, Joe, Jack, William et Averell creusent chacun leur tunnel, afin d’éviter de se parler. Marrant.


    À l’autre bout du fil, le responsable de la chose, le romancier Daniel Pennac qui, depuis 2010, avec son copain écrivain Tonino Benacquista, assure la scénarisation des aventures du chanceux Luke, sourit. « Ils sont tellement bêtes, lance-t-il. Cela aurait certainement fait rire Goscinny [qui a scénarisé les premières aventures du personnage]. » Sans doute. Mais cela donne surtout le point de départ d’une 76e aventure du cow-boy solitaire.


    Cavalier seul (Lucky Comics) - c’est son titre - fait exploser une fratrie. Et, du coup, même si tout ça se passe dans un Far West fantasmé depuis 1946 par des Européens, la déflagration produite réussit à porter son écho jusque dans le ici-maintenant. Fort.


    « Ce n’est pas ce que l’on a cherché à faire, assure toutefois l’auteur de la saga Malaussène, qui vient tout juste de faire paraître Le 6e continent (Gallimard), oeuvre bicéphale entre opéra-bouffe et nouvelle (voir encadré). Tonino vous gronderait même pour prétendre que cet épisode cherche à interroger le présent. Son obsession a été de ne pas avoir de cible contemporaine, comme cela a été le cas dans des épisodes passés. On ne voulait pas faire un brûlot camouflé du présent. Mais la réalité est aussi ce qu’elle est, et dès qu’on cherche à l’inventer, elle finit par ressembler à ce qui existe. »


    Aspiration mafieuse en passant par une pizzeria, politicien corrompu, bandit à cravate rompu à l’art de la tricherie par le casino… le mimétisme avec le présent est effectivement troublant. Et il est induit aussi par ces quatre délicieux pieds nickelés de la côte ouest, séparés finalement pour mieux défendre une cause commune : chacun va devoir en effet amasser un million de dollars. Le premier à réussir pourra alors revendiquer le titre de chef. Simple.


    « La difficulté avec Lucky Luke, c’est que, dans les 75 dernières aventures, il a vécu beaucoup de choses, résume Tonino Benacquista, joint par Le Devoir dans son bureau parisien il y a quelques jours. Cela devient donc de plus en plus difficile de l’amener là où il n’est jamais allé, tout en respectant son identité et ses codes », chose que le duo de scénaristes arrive très bien à faire dans cette aventure, pas très éloignée dans l’esprit du Lucky Luke contre Pinkerton réalisé en 2010. Le héros, accompagné de sa fidèle monture, confronté à l’éclatement de sa raison de galoper, ne va plus savoir quelle piste suivre. Et surtout, il va se retrouver confronté à des bandits désormais protégés par des lois. Mais toutes ressemblances avec…


    Sortir Lucky Luke de ses balises sans pour autant le sortir de celles qui ont construit sa mythologie : pour Daniel Pennac, l’aventure a été, une deuxième fois, « emballante », assure-t-il, la jugeant tout de même également « oulipienne » - référence à l’Oulipo, le fameux « Ouvroir de littérature potentiel », groupe littéraire porté par Perrec, Queneau, Calvino et d’autres adeptes de l’exercice à hautes contraintes. « On entre comme scénariste dans un univers codé qui a l’art d’installer une complicité ontologique avec le lecteur », dit Pennac. Du moins chez ceux qui trouvent le confort dans la redondance.


    Les contraintes sont formelles, thématiques, presque institutionnelles, ajoute le romancier. Elles sont aussi connues à la perfection par Achdé, l’homme au crayon, qui assure depuis le début du siècle la survivance en dessin du personnage imaginé il y a plus de 60 ans par Morris. C’est le « regard encyclopédique posé sur l’oeuvre », poursuit Pennac, prêt à renouveler dès demain ce jeu de création à trois, même si rien n’a encore été coulé dans le goudron, comme on dit au Nouveau-Mexique, par Dargaud qui possède la « marque ». « C’est un réel plaisir de travailler avec Tonino et Achdé et, en plus, ça me permet de sortir de ma solitude d’écrivain, dit-il. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai dit oui la première fois. » Pour briser sa solitude au contact d’un cow-boy solitaire. Du grand Pennac, quoi !


     

    ***

    Un sixième continent qui amène ailleurs

    Le titre est attirant, mais également trompeur. Dans Le 6e continent, dernière création du romancier Daniel Pennac, c’est finalement la nouvelle livrée en guise d’introduction qui est la plus intéressante.

    Intitulé L’ancien malade des hôpitaux de Paris, le récit suit, toute une soirée dans une urgence, le professeur Gérard Galvan, ancien interne au CHU Postel-Couperin. À l’époque, qu’il narre en ces pages, il est encore frais, et obsédé par la création de sa carte professionnelle. Il sera surtout confronté, en marge de sa réflexion sur la nature des caractères à poser sur le bristol, à un drôle de patient, en apparence victime d’une occlusion intestinale. Mais les apparences, c’est bien connu, sont parfois trompeuses.

    C’est loufoque et entraînant. C’est subtil et particulièrement bien ficelé - ah, la chute ! C’est surtout loin de ce qui suit et forme le corps principal de cet étrange assemblage : une pièce de théâtre imaginée par Pennac, sorte d’opéra-bouffe entre le bling bling, les dérives écologisantes et une autre obsession, celle de la propreté, portée par une famille sur trois générations. En 30 mouvements. Ouf !

    Oui, Le 6e continent est un drame à huit voix qui part d’une production de savon pour mettre l’avenir de la planète en péril. Rien de moins. Un drame aussi amusant, aux tonalités délirantes, qui peut se résumer en cette réflexion à voix haute d’Apémanta, un des personnages : « On ne suicide pas l’humanité, elle fait très bien ça toute seule. »
     

    Le 6e continent

    Daniel Pennac

    Gallimard

    Paris, 2012, 166 pages

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	En page 8, les inséparables Dalton décident, comme ça, sur un coup de tête, de se séparer pour rouler leur bosse chacun de leur côté.</div>
Tonino Benacquista Daniel Pennac
     
     
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