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Rodolfo Walsh mort et vivant

8 décembre 2012 | Louis Hamelin | Livres
Le carnet de journaliste de Rodolfo Walsh
Photo : Le carnet de journaliste de Rodolfo Walsh

Les métiers terrestres

Rodolfo Walsh

Traduit de l’espagnol par Dominique Lepreux et Hélène Visotsky

Lux éditeur

Montréal, 2012, 207 pages

Le catalogue de la collection « Orphée », chez Lux éditeur, pourrait servir à illustrer le sens du mot « éclectique » (« Qui n’a pas de goût exclusif, ne se limite pas à une catégorie d’objets » (Petit Robert). L’Aliénor de Richard Desjardins, conte écologique plutôt gentil, y côtoie John Berger, Lewis Carroll, mais aussi Regards et jeux dans l’espace de Saint-Denys Garneau, trois titres des magnifiques proses brèves d’Eduardo Galeano et le scénario du film 20 h 17 rue Darling par Bernard Émond ! Plus éclectique que ça, tu réunis Proust et Denis Vanier… Éclectisme d’ailleurs parfaitement assumé par l’éditeur, qui décrit ainsi son projet orphéen : « désir de raviver notre mémoire collective […] dans un heureux mélange des genres ». Sérieusement, on aurait tort de s’en plaindre, surtout quand cet éditeur-là ramène, à l’avant-plan de ladite mémoire, un écrivain aussi fascinant que Rodolfo Walsh.

Dans cette fantastique pépinière de grands écrivains que fut l’Argentine du vingtième siècle, on peut penser que Walsh aurait eu des chances de se hisser au tout premier plan d’une littérature déjà bien pourvue en maîtres, qu’il aurait peut-être même été en mesure, qui sait, de menacer le podium Borges-Sabato-Bioy Casares, si la passion et les nécessités de l’action politique ne l’avaient détourné de la relative sécurité d’une carrière dans les lettres.


Précurseur du nouveau journalisme


Nous avons déjà parlé ici de son Opération Massacre (Christian Bourgois), qui fit de lui le précurseur immédiat d’un nouveau journalisme alliant pouvoirs de la littérature et ressources de l’investigation. L’apprenti homme de lettres en fut transformé : « En l’écrivant, note-t-il dans l’ironique autoportrait qui sert d’avant-propos à ces Métiers terrestres, recueil de nouvelles dont certaines paraissent pour la première fois en français, je compris qu’au-delà de mes intimes perplexités il existait un monde extérieur menaçant. »


Débarqué à Cuba en 1960 à l’âge de 33 ans, il fonde, avec Jorge Masetti et García Márquez, l’agence de presse de la gauche révolutionnaire Prensa Latina. « […] j’assistai à la naissance d’un ordre nouveau, contradictoire, parfois épique, parfois ennuyeux. » Une légende lui attribue le décodage d’un message secret de la CIA annonçant le débarquement de la baie des Cochons. De retour dans son pays, il deviendra éventuellement un des principaux responsables du service de renseignement du mouvement de guérilla urbaine appelé Montoneros.


Mais bien avant, Rodolfo Walsh est devenu, fût-ce à son corps défendant, un homme de lettres, de la variété la plus engagée et en même temps (chose plus rare) la plus critique. On comprend alors qu’il n’ait pas désiré s’attarder à Cuba. Même chez les Montoneros, Walsh sera tout le contraire du militant docile pour qui la discipline révolutionnaire se traduit en dogmatisme aveugle.


Tiré du même autoportrait, le raccourci biographique suivant donne une idée du genre d’esprit que pratique cet auteur apparemment incapable d’aborder les thèmes et enjeux mortels de ce monde sans que quelque trait de moquerie ne vienne illuminer l’élégance concise de sa prose : « […] j’eus de nombreux métiers. Le plus spectaculaire : laveur de carreaux ; le plus humiliant : plongeur ; le plus bourgeois : antiquaire ; le plus mystérieux : cryptographe à Cuba. […] En 1964, je décidai que de tous mes métiers terrestres celui qui me convenait le mieux était le violent métier d’écrivain. »


Violent gagne-pain que celui de l’écrivain ? Dans le cas de Walsh, il s’agit hélas moins d’une boutade teintée d’autodérision que d’une forme de prémonition…

 

Éblouissant


Lux éditeur nous invite à découvrir un Rodolfo Walsh plus purement littéraire. Le talent de prosateur et de narrateur dont la marque imprègne chaque paragraphe et pratiquement chaque phrase de la première nouvelle du recueil est si éblouissant que, la lisant, je me suis rappelé pourquoi la littéraire américaine, au sens étasunien du terme, me pèse si souvent, et de plus en plus. On n’y trouve presque jamais cette agilité de composition, cette légèreté qui n’est qu’apparente et sert de camouflage à l’acuité perçante et à la précision du sens de l’observation, comme si tout le texte avait été écrit par un oiseau-mouche splendide et néanmoins discret, au bec trempé dans un mélange de suc et de venin.


Il semble bien que l’art de l’ellipse soit le grand absent des cours de creative writing étasuniens. Je ne vois pas d’autre explication à la lourdeur narrative qui caractérise le style de la plupart de ces nouveaux auteurs frais émoulus de l’université qui, aux accents d’une complaisante fanfare critique, débarquent chaque année. Et toujours ce JE gros comme le bras, prenant toute la place (exprimez-vous, qu’ils disaient !), comme si la distanciation inhérente à la troisième personne et l’analyse fine d’un regard extérieur avaient elles aussi disparu des écrans radar de l’enseignement. Allez, les jeunes. Si ça vous arrive encore de vous demander comment il est possible de faire tenir toute une vie (ou deux, ou trois) en 35 pages, avec plus de grâce que dans un haïku et plus d’intelligence que dans mille pages de Jonathan Frenzen, allez lire Photos, une nouvelle de Rodolfo Walsh datée de 1986.


Trois des nouvelles des Métiers terrestres composent un triptyque mettant en scène les mêmes garçons mis en pension dans une école catholique pour orphelins d’immigrants irlandais échoués en Argentine. L’écriture est superbe, mais pourquoi trois histoires de pensionnat ? Une fois qu’on a saisi la volonté de l’auteur de peindre, en filigrane de la pitoyable et impitoyable réalité administrée par les bons frères et occasionnels bourreaux, le microcosme de toute société totalitaire, notre plaisir se précise. On n’en est que plus déçu lorsque l’ordre finit par triompher, mais c’est la vie : après avoir vu sa fille, membre des Montoneros, et son meilleur ami tomber sous les coups de la féroce junte du général Videla, après avoir, ensuite, interpellé de sa clandestinité le régime dans une lettre ouverte, Walsh se retrouve cerné par un commando militaire de la sinistre École de marine et, armé, dit-on, d’une .22, il meurt comme peu d’écrivains : sous le feu ennemi.


Il est ironique que sa nouvelle Cette femme soit consacrée à l’exhumation du corps d’Évita Perón par un colonel argentin. On n’a jamais retrouvé le sien.

Le carnet de journaliste de Rodolfo Walsh
 
 
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