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    Les deux causes de Djemila Benhabib

    Louis Cornellier
    17 novembre 2012 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques
    Avec Des femmes au printemps, Djemila Benhabib voulait «humer l’air ambiant et cesser de vivre à distance les bouleversements historiques que connaît le monde arabe».
    Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Avec Des femmes au printemps, Djemila Benhabib voulait «humer l’air ambiant et cesser de vivre à distance les bouleversements historiques que connaît le monde arabe».

    Des femmes au printemps

    Djemila Benhabib

    VLB

    Montréal, 2012, 168 pages

    Lauréate 2012 du Prix international de la laïcité, Djemila Benhabib consacre sa vie à deux grandes causes: l’émancipation des femmes et la laïcité. Candidate péquiste défaite dans la circonscription de Trois-Rivières aux dernières élections québécoises, l’auteure de Ma vie à contre-Coran (VLB, 2009) et des Soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident (VLB, 2011) est d’abord une intellectuelle de haut vol au verbe tranchant et au courage bétonné.

    Au printemps 2012, un an, donc, après le fameux printemps arabe, Benhabib est allée en Tunisie et en Égypte pour prendre le pouls de la situation postrévolutionnaire. Grand reportage de combat plein d’inquiétude et d’espoir, Des femmes au printemps nous plonge au coeur du Caire et de Tunis pour nous en faire ressentir, comme si nous y étions, l’atmosphère bouillonnante.


    «Je voulais, écrit l’essayiste, humer l’air ambiant et cesser de vivre à distance les bouleversements historiques que connaît le monde arabe. Je voulais, surtout, être portée par ce souffle de liberté. Cette liberté, j’ai tenté de la faire vivre dans l’écriture. Parce qu’écrire, c’est pour moi plonger au fond de soi pour y puiser une musique qui n’est pas séparable de celle des autres.»


    Et la musique de Benhabib, nourrie d’emportements, d’empathie et de rationalité, est saisissante et belle, plus belle que jamais, en fait, dans cet essai dont la langue claire, lumineuse et éclatante est non seulement porteuse d’idées fortes, mais aussi d’une irrésistible vibration humaine. Benhabib, qui se dit «avide de récits, jamais repue», a des convictions, du souffle et du style. Son essai n’est pas que substantiel; il est radieux.

     

    Une révolution trahie


    En Tunisie, Benhabib constate que le renversement du despote Ben Ali a ouvert un champ de bataille qui oppose les laïques aux islamistes. Principalement menée par des jeunes en quête de liberté, la révolution a été récupérée par des «têtes grisonnantes» et par des islamistes qui jouent la carte de la modération pour imposer leur programme intégriste. Depuis un an, en effet, des sujets comme l’excision et le voile intégral sont redevenus à la mode dans ce pays qui, en 1956, sous le règne de Bourguiba, avait accordé «aux femmes des droits sans équivalent ailleurs dans le monde arabe».


    Aujourd’hui, des partisans de la formation Ennahda, un parti qui se réclame de l’islamisme modéré, affirment que «ne pas donner sa voix à un candidat de l’islam est un péché», les effleurements des amoureux en public sont prohibés et les salafistes, des islamistes radicaux, mènent la lutte pour le retour de la burqa et du niqab, notamment dans les universités. Benhabib raconte le combat d’Habib Kazdaghli, doyen de la Faculté des lettres de l’Université de la Manouba, en banlieue de Tunis, menacé de mort parce qu’il refuse le port du niqab en classe.


    «Allez-vous, peuple de Tunisie, échanger un esclavage contre un autre, une prison pour une autre?», demande l’essayiste. L’islamisme modéré, redit-elle ici avec force, est une fiction. «Le visage, continue-t-elle, est le siège principal de nos sens et de notre expressivité, un outil qui rattache chacun d’entre nous [sic], une porte ouverte sur soi et sur le monde - rien de moins que la première voie d’accès à l’altérité.» Aussi, ceux qui veulent faire disparaître celui des femmes de l’espace public font régresser l’humanité.


    Si «le prisme de la situation des femmes permet de déterminer le succès ou l’échec des révolutions», force est de constater que les suites de la révolution de jasmin s’annoncent mal. «Pendant que les démocrates débattent, le projet islamiste avance», déplore Benhabib, qui en appelle à un sursaut laïque. «Sauvez-nous en vous sauvant!», lance-t-elle à ses amis démocrates tunisiens.


    La contre-révolution en Égypte


    Au Caire, la chute de Moubarak a été presque immédiatement suivie d’un affrontement entre islamistes et militaires, laissant les démocrates, divisés là aussi, hors course. L’Égypte postrévolutionnaire comme décrite par Benhabib paraît encore plus déprimante que la Tunisie, malgré la soif de libération qui continue d’animer les démocrates. Dirigé par un parti issu des Frères musulmans qui prône un «libéralisme économique absolu» et une «application immédiate de la charia», le pays, plongé dans la misère, devient une terre de plus en plus hostile aux femmes.


    Benhabib y a rencontré une des quatre millions d’épouses répudiées, des étudiantes universitaires voilées qui rêvent de rencontrer un riche prince charmant pour se soumettre à ses désirs et un gardien de mosquée qui, après l’avoir rudement invitée à mieux se couvrir, lui a fait des avances déplacées. Le harcèlement sexuel, constate Benhabib, constitue l’ordinaire de la vie égyptienne, à un point tel que les femmes qui veulent exister sans subir d’agressions répétées se résignent à se couvrir de la tête aux pieds, à disparaître pour vivre.


    «Pourquoi, demande l’essayiste avec dépit, cette menace sexuelle omniprésente? […] Comment pourrait-il en être autrement, quand les “femelles” sont vues comme des forteresses à prendre d’assaut, des boules de chair contre lesquelles on se frotte dans le métro et dans les autobus, des champs de bataille où l’on se défoule après un match de foot, des paillassons sur lesquels on s’essuie sans même y penser?»


    Oeuvre d’une intellectuelle intrépide et d’une écrivaine éblouissante, Des femmes au printemps, en racontant le combat des femmes et des démocrates tunisiens et égyptiens, chante avec coffre la liberté et la justice universelles. Djemila Benhabib est peut-être dérangeante, mais elle est l’honneur du Québec intellectuel.













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