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    La réplique › Jacques Godbout - L’écrivain n’est pas un être d’exception

    15 novembre 2012 |François Jobin - Écrivain mineur | Livres
    « Notre place d’écrivain, si on la prend au sérieux, n’est ni sur scène, ni comme ersatz : lisez nos livres, nous y avons mis chacun le meilleur de nous-mêmes. Journaliste d’un jour, l’écrivain dans Le Devoir acceptera de se conformer aux usages et à l’éthique d’une profession qui n’est pas la sienne. Que peut-il y gagner ? Un apprentissage et le plaisir fugace de voir sa signature dans le journal. Mais justement, s’il joue le jeu de l’information, est-ce vraiment une signature d’écrivain ? »
    -Jacques Godbout, À chacun son clavier, Le Devoir, 14 novembre 2012

    Mon cher Godbout,


    J’ai bien rigolé en prenant acte de votre manière de participer au Devoir des écrivains tout en ayant l’air de ne pas y toucher. Si votre dénonciation du mélange des genres dans le journal qui le pratique une fois l’an est habile, elle fait preuve d’une conception de la littérature et de l’acte d’écrire qui me paraît plus critiquable que celle contre laquelle vous vous élevez.



    Vous vous dites un écrivain du XXe siècle d’« avant la confusion des genres, avant le relativisme culturel, quand il existait une hiérarchie des oeuvres ». L’écrivain mineur que je suis estime modestement que vous avez tout faux. Passons rapidement sur la hiérarchie des oeuvres qui existe toujours, quoi qu’on dise. Il y a toujours eu une littérature populaire, une littérature élitiste et une littérature savante. En général, c’est le temps (et parfois la politique) qui se charge de faire le tri et de déterminer ce qui demeurera. Eugène Sue, Maurice Leblanc et Erckmann-Chatrian (pour ne nommer que ceux-là) occupaient le haut du pavé au XIXe siècle. Ils ont sombré dans l’oubli. De leur côté, Lamartine, Chateaubriand et Hugo étaient proches du pouvoir, ce qui leur a valu d’être inscrits de leur vivant au programme des écoles, une police d’assurance contre l’amnésie des masses.


    Fait-on preuve de relativisme culturel en croyant que certaines oeuvres publiées à des millions d’exemplaires valent autant que celles qui ne connaissent qu’une diffusion confidentielle ? La notoriété est-elle preuve de médiocrité ? La popularité, symbole de facilité ? Sans doute doit-on et peut-on discriminer ? Mais en vertu de quels critères ?


    Plus consternante est cette conception de l’écrivain que vous véhiculez et qui me paraît non seulement dépassée, mais aliénante. Vous associez le mot sacré à la littérature ; on croirait entendre Malraux ou Mauriac (pourtant journaliste). À vous lire, l’écrivain serait l’homme qui sait, un cadeau de Dieu à l’humanité, un démiurge chargé de reconstruire l’univers pour y trouver du sens. Il y a probablement de ça dans l’écriture, je ne le nie pas. Mais c’est à mon avis la part inconsciente de l’oeuvre, celle qui provient de l’éducation, du milieu, de l’expérience de vie, des fréquentations livresques et sociales de l’écrivain.


    L’écrivain comme être d’exception (entendre « être supérieur ») est une idée qui nous vient directement de France, où nul prestige n’est plus grand que celui de voir son nom sur une couverture de livre. Si bien, que le métier de nègre au service de ceux qui caressent des ambitions politiques y prospère. D’ailleurs, bon nombre d’écrivains d’ici - vous en connaissez d’ailleurs - caressent toujours le vieux fantasme de publier en France, ce qui représente pour eux l’aboutissement d’une carrière.


    Pour ma part, je préfère l’attitude beaucoup plus détendue des anglophones qui regroupent ceux qui font profession d’écrire sous le terme writer. Bien sûr, ils distinguent entre novelist, poet, essayist, journalist, et que sais-je encore. Mais tous sont des writers. En outre, les frontières entre les genres ne sont pas étanches. Une flopée d’auteurs - Hemingway, Capote, Mailer, Miller, Saroyan, Wolfe, Vidal - ont pratiqué le journalisme dans Harpers, The Atlantic, Vanity Fair, Playboy et d’autres publications non littéraires. Quand ils écrivent de la fiction, ils portent leur chapeau de romancier ou de nouvelliste, quand ils rapportent ou commentent l’actualité, ils coiffent leur casquette de journaliste. S’ils passent aussi facilement d’un genre à l’autre, c’est peut-être parce qu’ils envisagent l’écriture comme un métier, pas comme une mission.


    Je comprends qu’ici, rares sont les écrivains qui peuvent vivre de l’écriture. Notre marché est minuscule et notre langue, peu parlée en Amérique. Mais ce n’est pas une raison pour se croire né de la cuisse de Zeus. Vous qui avez contribué, mon cher Godbout, à l’érosion des pouvoirs du clergé au Québec, souhaiteriez-vous que les écrivains deviennent nos nouveaux curés ?

     
     
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