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    Libre opinion - À chacun son clavier

    14 novembre 2012 | Jacques Godbout | Livres

    Jacques Godbout
    Né à Montréal en 1933.
    Après une maîtrise ès arts de l’Université de Montréal consacrée à Rimbaud (1954), Jacques Godbout se rend en Éthiopie où il enseigne la philosophie puis le français pendant trois ans. De retour au Canada en 1958, il est tour à tour publicitaire, cinéaste-scénariste, auteur, réalisateur, journaliste et chroniqueur, notamment pour L’actualité où il écrit encore tous les mois. Il a publié de nombreux romans qui sont devenus des classiques de la littérature québécoise, tel Salut Galarneau !. Il a été fait chevalier de l’Ordre national du Québec en 1998.
    Dernier ouvrage paru: Lire, c’est la vie, Boréal, 2010

    Cette année encore, Le Devoir a invité quelques écrivains à jouer aux reporters dans ses quartiers. Confier la rédaction d’articles journalistiques à des auteurs est évidemment un bon coup publicitaire, on en parlera dans les chaumières comme du Devoir des écrivains. De plus, s’associant à des gens de lettres, le journal peut se présenter à la grande fête commerciale du Salon du livre quasi comme l’organe officiel des auteurs. Est-ce une bonne idée ?

    Ce jeu était pratiqué à Libération, Le Devoir l’a adopté. À Paris, un grand nombre d’écrivains a une pratique habituelle du journalisme, le phénomène est plus rare à Montréal. Qu’attend-on des auteurs québécois ? Qu’ils abordent l’actualité avec « candeur, fraîcheur et innocence » ! Si je travaillais pour le quotidien, je serais réticent : l’idée d’une « plume » pour rédiger un article sous ma responsabilité, mais que je ne pourrais rédiger moi-même, m’inquiéterait. Pourtant, dit-on, ce sont les écrivains qui sont anxieux, car la majorité d’entre eux n’a pas l’habitude de régler le sort d’un texte en quelques heures. Le temps de l’écrivain n’est pas celui du journaliste, et malgré tous les efforts pour donner aux uns et aux autres des domaines qui leur conviennent, le plongeon reste court.


    Je sais bien que le journaliste et l’écrivain peuvent partager le même clavier, pourtant, au fond, un abîme les sépare : l’un doit débusquer une information vérifiable et la rapporter le plus clairement possible, tout en la situant dans son contexte. L’autre, s’il retient une information, va s’empresser de la modifier pour l’intégrer dans sa trame personnelle. Le romancier est un menteur professionnel à la recherche d’une vérité qui n’affleure jamais dans la réalité. Le journaliste, de son côté, est tenu de chercher la vérité dans les faits, il va tenter de les expliciter tout en laissant, idéalement, ses opinions au vestiaire.


    Quel mal y a-t-il à transformer, dans l’esprit des jeux de télé-réalité, des poètes, romanciers, ou essayistes en journalistes avec chaperons ? C’est que cela encourage, une fois de plus, la confusion des genres et des responsabilités. La tâche de l’écrivain consiste à prendre ses distances avec le quotidien, l’événementiel, le fait divers, il doit se dresser « comme une borne » selon l’heureuse expression de Sartre, tout en laissant une trace dans la culture. L’écrivain est un témoin, son territoire est celui des rapports à « autrui, à l’amour, à la mort, au monde ». Le journaliste éclaire, l’écrivain à sa manière braque un projecteur sur la société pour en révéler les ombres.


    On dira que j’accorde à l’écriture littéraire plus d’importance qu’elle n’en mérite, mais, désolé, je suis un écrivain du XXe siècle. C’était avant la confusion des genres, avant le relativisme culturel, quand il existait une hiérarchie des oeuvres. À nos yeux, la littérature était un art issu du domaine du sacré, elle ne faisait aucunement partie du secteur des communications ou du commerce, elle fréquentait la philosophie.


    Notre place d’écrivain, si on la prend au sérieux, n’est ni sur scène, ni comme ersatz : lisez nos livres, nous y avons mis chacun le meilleur de nous-mêmes. Journaliste d’un jour, l’écrivain dans Le Devoir acceptera de se conformer aux usages et à l’éthique d’une profession qui n’est pas la sienne. Que peut-il y gagner ? Un apprentissage et le plaisir fugace de voir sa signature dans le journal. Mais justement, s’il joue le jeu de l’information, est-ce vraiment une signature d’écrivain ?,

     
     
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