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    Enrique Vila-Matas, une poétique de l’absence

    Louis Hamelin
    10 novembre 2012 |Louis Hamelin | Livres | Chroniques

    Air de Dylan

    Enrique Vila-Matas

    Traduit de l’espagnol par André Gabastou

    Christian Bourgois éditeur

    Paris, 2012, 333 pages

    Pendant qu’un spécialiste, quelque part en ville, pose des pneus d’hiver à mon ordinateur, délivré de l’écriture, je lis en buvant du thé et en mangeant des noix dans la cuisine. De l’autre côté de la fenêtre, autour de la mangeoire suspendue près des grands cèdres élevés comme une muraille sur le vert sombre de laquelle se détachent les premiers grains de neige, le bal des mésanges, des sittelles et des chardonnerets incarne une compétition contre laquelle les mots imprimés ne sont pas toujours de taille. Le moindre bout de parterre est un écosystème plus riche que le pousseur de tondeuse moyen ne le soupçonne généralement. Quelle délicieuse heure j’ai passée là, baignant dans ce luxe des temps modernes : un silence complet, et plongé jusqu’à la pie-mère dans ce que le philosophe Michel Freitag, cité dans Le Devoir de samedi passé, appelle « l’expérience sensible du monde ». Autre grand luxe, de nos jours.


    Une expérience sensible que j’étais bien loin de retrouver, même à l’état de lointaine évocation le moindrement suggestive, dans le livre que je lisais. La vie était ailleurs. À la page 250 du dernier roman d’Enrique Vila-Matas, quand on lit, au début d’un chapitre : « Par un après-midi particulièrement sombre et pluvieux où le vent soufflait très fort… », on sursaute presque, un peu comme si on venait de surprendre André Breton en train d’écrire « La marquise sortit à cinq heures » en cachette. Jusque-là, nous étions dans la tête de l’auteur, dans les discours empreints de théâtralité de ses personnages, dans un monde sans couleur de ciel, ni odeur colportée par la brise, ni texture craquante de feuilles mortes, ce genre d’irruption du monde perceptible dans le romanesque étant semble-t-il étranger à l’esthétique littéraire de Vila-Matas.


    Écrivain post-moderne par excellence, il pratique à l’envi un roman poreux en forme de glose ironique et substantielle d’oeuvres déjà existantes, ou fictives - pas pour rien que, dans son dernier opus, nous saute aux yeux une allusion au Feu pâle de Nabokov, roman qui se présente comme le long commentaire critique d’un poème. Vila-Matas s’est déjà confessé ailleurs de son horreur de vivre dans une cité à la mode, infestée de touristes, disneyisée par Gaudi et carte-postalisée par Woody Allen. Reste que la Barcelone de son Air de Dylan possède la consistance d’un décor de carton-pâte numérisé. « Infra-mince », pour le dire comme ses personnages.


     

    Suprématie livresque


    Ainsi revendiquée, cette suprématie thématique de l’univers livresque est loin d’être un défaut. Impeccablement postmoderne, Vila-Matas traite son lecteur comme Joyce faisait en secret avec certains critiques choisis : vers la fin de la traversée, il lui livre les clefs de l’ouvrage. Le critique serait bien fou de ne pas en profiter : « mon livre le plus libre : un voyage critique, satirique, non dépourvu d’humour et de compassion, au coeur même de la grandeur douteuse de l’art contemporain. […] j’avais la possibilité de restituer des mémoires qui, avec leur pathétique poétique de l’absence, pouvaient être un bon portrait du pâle feu de toute la postmodernité ».


    Plus loin, sous le déguisement d’un auteur rival de l’écrivain décédé du livre, et cette autre pelure de déguisement qu’est la voix d’un écrivain-narrateur distinct des deux précédents, c’est en autoportrait de l’artiste en dandy postmoderne vieillissant que l’auteur d’Air de Dylan s’offre à notre perspicacité : « sa tendance à pratiquer une écriture très cérébrale, à ne pas avoir d’enfant, à dédier tous ses livres à sa femme, le choix qu’il avait fait de toujours s’approcher de la vérité par le biais de la fiction et, pour finir, son insistance à vouloir être comme l’élève puni au fond du salon, l’élève qui doit toujours écrire la même chose en attendant que sorte enfin un jour correctement de son esprit le roman qu’il recherche ».


    En clair, le narrateur écrivain du livre, qui rêve de retraite bien méritée en forme de silence définitif, est pressenti, par le fils et l’ex-maîtresse (et actuelle amante du fils) d’un rival décédé, pour rédiger les mémoires apocryphes de ce dernier. Voyage critique, Air de Dylan l’est certainement, à condition de se rappeler, comme un des personnages du livre, qu’on ne voyage jamais qu’en soi-même. À la génération d’écrivains (la sienne) née entre 1940 et 1960, celle d’une « époque d’avant-gardes funestes », de toutes les innovations formelles, jeux de miroir narratifs, postures et impostures (si j’ai bien compris, Dylan est convoqué en tant que figure de la pirouette et de la multiplication identitaires), mais une génération qui se réclame aussi de la « vieille école de la culture de l’effort », Vila-Matas en oppose une autre, contemporaine, dont l’anxieuse et paradoxale quête de l’« éclat de l’authenticité » ne peut déboucher que sur l’échec de l’art. Tandis que Vilnius, le fils hamlettien de l’écrivain, voyant dans « l’indolence absolue » une forme d’art, caresse son brumeux projet de filmer des Archives de l’échec en général, sa compagne vénère une « professionnelle du néant » appelée Lebowitz, auteure de la maxime suivante : « J’ai compris que ne pas écrire était non seulement amusant mais pouvait aussi être rentable. »


    Un des fils conducteurs du livre est l’enquête que mène Vilnius pour tenter de découvrir si telle phrase tirée du film Three Comrades est bien de la plume de Scott Fitzgerald, auteur d’un scénario original massacré par Hollywood. En se laissant obséder, en luttant contre l’oubli, Vilnius fait oeuvre : « sans moi […],la phrase n’aurait jamais rien été. » Sauver des bribes, semble nous dire Vila-Matas, c’est peut-être tout ce que peut encore la littérature.


    Dans Paris ne finit jamais, réédité cet automne, le même Vila-Matas se remémorait ses débuts parisiens à travers la figure tutélaire de Papa Hemingway. Comme les gens qui sautent les descriptions dans Balzac, quand Vila-Matas tenait le crachoir trop longtemps, pressé de retrouver le Vieux, je tournais les pages plus vite. Et du Paris romantique de Hemingway aux ors hollywoodiens de Fitzgerald, c’est cette nostalgie d’un paradis perdu de la littérature, de cet âge d’or où elle pouvait prétendre raconter le monde autant qu’elle contribuait à le créer, qui me semble être la question muette enfouie sous l’apparent dilettantisme et cet éclectique narcissisme d’Enrique Vila-Matas : comment écrire en 2012 pourrait-il être autre chose que ce brillant bavardage ?













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