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    En aparté - La veuve, l'orphelin et les whippets

    Jean-François Nadeau
    3 novembre 2012 |Jean-François Nadeau | Livres | Chroniques
    « Pas de prix Goncourt » pour lui, note Aurel Ramat. Mais le noter, c’est déjà observer que, dans son genre du moins, il en mériterait bien un. Oui, Aurel Ramat mériterait d’être décoré. Il le sait. Car il connaît sa juste valeur au pays disparu des typographes, des linotypistes, des protes et autres monteurs sur papier.


    Vous ne connaissez pas Aurel Ramat ? En Amérique française, depuis quelques décennies, tant de livres lui doivent tellement. Et ceux qui hélas ne lui doivent rien ne valent souvent pas grand-chose.
     
    Chez les artisans comme chez les industriels de l’édition, on garde à portée de main son incontournable Ramat de la typographie. Une bible. Le livre par lequel tous les autres sont structurés.
     
    Les césures ratées, les incongruités typographiques ou les lignes abandonnées en fin de page — appelées veuves ou orphelins, dans le jargon du métier — sont des ennemies du lecteur, et donc des ennemies de la clarté que Ramat s’est employé à traquer dans ses nuits noires d’encre.
     
    Même dans un journal, au Devoir comme ailleurs, le Ramat, comme on l’appelle, demeure un outil de référence. Le Ramat de la typographie en est aujourd’hui à sa dixième édition et compte des milliers d’exemplaires vendus.
     
    En Europe, les établissements d’art graphique, la célèbre École Estienne au premier chef, fournissent depuis des lustres des ouvriers qualifiés au monde de l’édition. Ces diplômés maîtrisent, entre autres choses, les règles strictes de la typographie. Il en va tout autrement de ce côté-ci de l’Atlantique. En comparaison, la formation reste ici affreusement pauvre dans le monde de l’édition. Aussi le Ramat de la typographie continue-t-il d’être à lui seul une sorte d’université itinérante.
     
    Autobiographie

    À 86 ans, Aurel Ramat vient de publier son autobiographie à compte d’auteur : Aurel Ramat, qui est-ce ?. Je ne tiens pas vraiment à vous parler du contenu du livre. Disons que tout y passe, selon un fil chronologique convenu. Enfance dans un village français près de Grenoble. Service militaire. Dépucelage par une prostituée de Pigalle, là même où il finit par rencontrer, en la personne d’une jeune femme moins empressée que les autres, un amour de l’imprimerie et de la typographie.
     
    On comprend vite qu’il n’a pas la bosse des affaires. Sa première entreprise, l’Imprimerie de la vallée, l’écarte. Il veut ensuite se lancer dans la publication d’un journal régional de petites annonces, un commerce très payant, comme l’avait compris Pierre Péladeau chez nous. Mais Ramat néglige aussi cette nouvelle affaire, trop accaparé par une femme, semble-t-il.
     
    J’ai dit que je ne tenais pas à parler du contenu du livre. Alors, j’abrège pour en venir à l’essentiel, croyez-moi.
     
    Arrivé au Canada en 1955, Ramat se retrouve devant une linotype, ces grosses machines complexes où de lourds magasins de caractères permettent de composer des lignes de texte qui servent ensuite de matrice à du plomb en fusion. Après des détours en Californie, en France et dans les rêves éthérés de l’ONU, Ramat revient à Montréal, où il sera typographe pour The Gazette et monteur sur papier pour le Montreal Star, jusqu’à l’heure de la rédaction de son fameux petit livre sur l’art de réaliser un grand livre.
     
    Méticuleux, précis, cultivé, un typographe tel Ramat constituait à lui seul une très précieuse police d’assurance pour un écrivain autant que pour un journaliste. Et c’est cette assurance qu’il entreprit de transférer à ses successeurs.
     
    Or, malgré pareils efforts pour transmettre son savoir, il n’est pas du tout certain que le passage à une société de l’ordinateur se soit accompagné d’un véritable transfert des riches savoirs de l’époque des typographes. On le constate paradoxalement jusque dans la lecture de l’autobiographie d’Aurel Ramat, un livre à la réalisation graphique lamentable et aux usages typographiques souvent douteux.
     
    Même Ramat ne semble plus respecter Ramat ! À croire qu’un grand cordonnier d’hier se trouve condamné à n’être plus qu’un mal-chaussé d’aujourd’hui.
     
    ***

    Auteur de la célèbre série Les Plouffe, Roger Lemelin était aussi propriétaire de la fabrique de biscuits Whippet, de même que d’une marque de cretons populaire.
    La moustache aussi bien taillée que ses ambitions, l’écrivain savait aussi être homme d’affaires, sauf peut-être le jour où il confia une maison d’édition à l’intenable Hubert Aquin.
     
    Les affaires avaient d’ailleurs fini par l’absorber davantage que l’écriture. Aussi, lorsqu’il s’était remis sur le tard à écrire une suite aux Plouffe, ses habitudes de commerçant s’étaient-elles tout bonnement juxtaposées à son œuvre. Le livre n’était pas encore prêt qu’il annonça que seule une chaîne d’épiceries bien connue pourrait le vendre. Les libraires n’en revenaient pas et lui en gardèrent rancune longtemps.
     
    En France ces jours-ci, les supermarchés Leclerc proposent, sous l’appellation grossière de « centres culturels », de nouveaux espaces où ils vendent quelques livres. Près des boîtes de conserve et des saucissons s’offrent désormais quelques titres, ceux les plus à même d’être consommés en série. Chez nous, en 2009, ce sont les librairies Renaud-Bray qui avaient annoncé vouloir ouvrir des espaces du genre dans des supermarchés IGA.
     
    Dans une contre-attaque humoristique à pareille attitude, un libraire installé à Auxerre en France a décidé d’ouvrir une section de produits surgelés dans sa librairie ! Il promet de rendre désormais accessible à sa clientèle le petit congélateur jusqu’ici réservé à l’usage exclusif de ses employés.
     
    Là comme ailleurs, personne ne s’y trompe : loin d’un véritable élan pour la culture, il s’agit là d’un moyen pour les industriels de l’épicerie et de tout acabit de faire progresser leur chiffre d’affaires au mépris du travail de fond des librairies.
     
    Qui sait si les supermarchés Leclerc ne sont pas inspirés d’un exemple venu du Canada de l’époque des Plouffe ? Comme le chantait Charles Trenet en 1952, on trouvait dès cette époque tout et n’importe quoi dans les pharmacies du Canada.
     
    « Dans les pharmacies…
    On veut du nougat et du chocolat,
    Des bonbons au citron, des stylos,
    Des poupées gentilles
    Pour les petites filles
    Et, pour les garçons
    Des lapins qui sont
    Sauteurs et polissons.
    On vend de tout :
    Des toutous blancs
    Qui se tiennent debout,
    Tout tremblants,
    Des arlequins, des cailles qui rient
    Et tout un lot de quincaillerie.
    Dans les pharmacies, […]
    On entend parfois cet ordre sec :
    “ Garçon ! Des petits pois ou un bifteck
    Ou des choux farcis. ” […]
    Ces pharmacies-là
    Sont celles du Canada. »
     
    Revenons à Roger Lemelin. Il est mort il y a vingt ans cette année. Jeune homme, il avait d’abord souhaité devenir skieur, mais son ambition s’était cassé la jambe. Obligé de garder le lit, il lui fallut revoir la hauteur de ses rêves depuis la couche de sa convalescence. Profitant de sa position avantageuse, il devint écrivain.
     
    Les 3, 4 et 8 novembre, La Promenade des écrivains, en collaboration avec L’Institut canadien de Québec, souligne l’anniversaire de la disparition de l’auteur d’Au pied de la pente douce. Au programme, une table ronde avec l’ancien maire de Québec Jean-Paul L’Allier et l’historien Jean Provencher ainsi que la projection de films adaptés de son œuvre. Le site de La Promenade des écrivains donne tous les détails.












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