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    La haine de l’autre et de l’État

    3 novembre 2012 |Serge Truffaut | Livres
    Photo: Illustration: Christian Tiffet







    Il était écrit dans le ciel qu’à l’élection américaine inscrite à l’horizon 2012, les éditeurs feraient écho en publiant les travaux composés par des essayistes ou des journalistes. De ces derniers, Barack Obama est le sujet la plupart du temps. En fait, on devrait souligner qu’Obama est le dénominateur commun de tous à une exception, soit Haine froide. À quoi pense la droite américaine ? de Nicole Morgan, professeure de philosophie aujourd’hui à la retraite du Collège militaire royal du Canada de Kingston.

    Au rayon des nouvelles parutions, cette déclinaison sur 250 pages de la haine s’avère la divine surprise, non pas de la seule et présente année, mais bien des dernières années. Et encore là, on demeure dans le territoire de la pondération. Car cet essai a ceci d’essentiel, à qui veut comprendre les remous idéologiques qui ont rythmé l’action politique et économique des États-Unis depuis des lunes, qu’il propose une analyse, une mise en relief des théories de l’économiste Milton Friedman et de la romancière-philosophe Ayn Rand, et de l’énorme influence qu’ils ont eue.


    Il est essentiel pour cela, mais aussi pour ceci : à ce que l’on sache, c’est la première fois qu’un éditeur français de renom propose un livre sur ce sujet d’une si grande importance, comblant de fait un trou béant. Quand on sait que Paul Ryan, le colistier de Mitt Romney, est un militant fanatique des thèses perverses de Rand, quand on sait que Sarah Palin, égérie du Tea Party et colistière de John McCain lors de la précédente présidentielle, martèle avec constance les déviances sociales de Rand, mettons qu’il y avait urgence que l’on interroge le halo soi-disant scientifique que ces deux personnalités ont eu la prétention de brandir parfois violemment.


    D’autant que, dans le cas de Rand, son influence, « non seulement a été profonde, souligne Morgan, mais elle perdure et a atteint aux États-Unis un degré qui n’a rien à envier à celle que l’auteur du Manifeste du Parti communiste exerça dans certains pays ». Fichtre !


    Au cours de l’entretien qu’elle nous a accordé, l’essayiste a dévoilé l’approche choisie pour traiter son sujet en précisant que les délires de l’une et de l’autre avaient une portée « si grave » qu’ils interdisaient de facto « le style du pamphlet ». En fait, son style est le contraire de la vocifération et de la déclamation émotive. Bref, il est sobre.


    Cette inclination pour une certaine neutralité dans la forme a d’ailleurs quelque chose de très surprenant. Mais encore ? Dans son livre comme dans l’entrevue, Morgan évoque des faits propres à agiter les ressorts de la révolte immédiate, un tantinet sanguine.


    Qu’on y songe : dans son essai, elle rappelle que « sa légitimation de la haine froide [NDLR : celle de Rand] drape des plis de la justice les lobbyistes de la Chambre de commerce qui demandent l’abrogation de la loi qui permettrait aux pompiers du 11-Septembre d’obtenir des soins de santé sur le long terme, soins dont ils ont désespérément besoin après avoir été exposés à des émanations toxiques dans les premiers jours ».

     

    Les néo-conquistadors


    Comment en est-on arrivé là ? Comment se fait-il que des humains, parmi les plus puissants, aient exigé et exigent encore que les soins accordés à des individus qui sauvent des vies soient gommés ? Parce que…


    Parce qu’ils collent aux idées d’Ayn Rand, parce qu’ils adhèrent donc à la haine de l’empathie que tout individu a le devoir, selon elle, de cultiver, parce qu’ils sont habités par une vanité si prononcée qu’ils adorent les dissertations de Rand sur l’homme fort, dominateur, sur l’homme qui cherche son seul bonheur, sur l’homme qui nie certains droits à ses semblables… Ils sont ainsi parce qu’ils sont assoiffés de pouvoir et de richesses jamais partagées.


    Selon eux, les pauvres le sont parce qu’ils veulent l’être ou parce qu’ils sont incompétents en tout. De fait, il ne faut pas les aider, en quoi que ce soit. Les handicapés ? On s’en moque. Les cancéreux ? On doit s’en foutre car leurs angoisses, leurs atermoiements, leurs doutes et autres spleens forment le moteur de leur maladie. Bref, Ayn Rand, fille de pharmaciens russes, femme ayant fui la Russie communiste, a composé l’exact revers de la médaille politique imposée par Lénine et consorts en s’érigeant en architecte du génocide social que Friedman, qu’on veuille le reconnaître ou non, a accompagné. Comment ? En habillant ses postulats d’une batterie de chiffres histoire de faire passer l’économie pour une science exacte. Ce qu’elle n’était pas et n’est toujours pas.


    Bref, sur ce flanc on est confrontés à une escroquerie intellectuelle, une escroquerie qu’imposent ceux que Morgan appelle les néo-conquistadors, qui, « forts d’une idéologie qui légitime leur avidité, sont en train de réussir. Légère en pensée et lourde en passion, cette idéologie est dangereusement efficace : elle a réussi à créer une hystérie collective chaque fois que sont prononcés les mots règlements, impôts et limites, associés respectivement à socialisme, vol gouvernemental et atteinte à la liberté […] C’est le stade éminemment dangereux où raison et droit n’ont plus droit de cité ».


    Alors qu’elle régnait sur une secte vouée au culte de sa personnalité, à laquelle appartenait Alan Greenspan, Ayn Rand avait résumé comme suit, et ainsi que le souligne Morgan, son propos : « Ma philosophie est le concept de l’homme en tant qu’être héroïque, avec son propre bonheur comme objectif moral de sa vie, avec l’accomplissement productif comme sa plus noble activité, et la raison son seul absolu. »


    Ce galimatias aux accents très ados, Rand l’avait baptisé « objectivisme ». Et alors ? Une phrase, et une seule, suffira à résumer cet objet philosophique inanimé. Elle appartient à Cioran : « Être objectif c’est considérer l’autre comme un cadavre. »

     

    ***
     

    Haine froide

    À quoi pense la droite américaine ?

    Nicole Morgan

    Éditions du Seuil

    Paris, 2012, 254 pages

     

    Dans la foulée de l’élection présidentielle américaine, on pourra aussi lire:

    Obama

    La vérité
    Ron Suskind

    Éditions Saint-Simon

    Paris, 2012, 401 pages

     

    Amérique, années Obama

    Corine Lesnes

    Éditions Philippe Rey

    Paris, 2012, 363 pages


    Barack Obama

    La grande illusion

    André Kaspi

    Éditions Plon

    Paris, 2012, 223 pages

     
     
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