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    Entrevue avec l’historienne Denyse Baillargeon - La grande histoire des femmes au Québec

    27 octobre 2012 |Jean-François Nadeau | Livres
    Denyse Baillargeon
    Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Denyse Baillargeon

    Brève histoire des femmes au Québec

    Denyse Baillargeon

    Boréal

    Montréal, 2012, 278 pages

    Que sait-on d’elles, une fois le nez plongé dans l’histoire du Québec ? Et comment la connaissance de l’univers des femmes permet-elle de mieux comprendre les changements qu’a vécus notre société ? L’historienne Denyse Baillargeon vient de publier un ouvrage incontournable : sa Brève histoire des femmes au Québec, une sorte d’intelligent « Que sais-je », met à jour les connaissances sur un sujet que nous sommes loin, bien loin d’avoir fini de creuser.

    La dernière synthèse du genre date de 1982, fruit des efforts du collectif Clio, remise à jour en 1992. « Ce travail date déjà, selon Denyse Baillargeon. Depuis, il y a eu pas mal de nouvelles recherches. »


    Et qu’est-ce qui a changé, au juste ? « Les perspectives sur l’histoire des femmes ! Il y a d’abord le concept de genre : la notion d’“ homme ” et de “ femme ” est un phénomène construit, dont la définition change d’une époque à l’autre. Au début du XXe siècle, un “ homme ” est par exemple synonyme de pourvoyeur. Ce n’est plus cette définition qu’on a aujourd’hui. L’analyse, aussi, entre la sphère publique et privée a changé. »


    Son histoire des femmes s’en trouve ainsi plus ancrée dans l’histoire générale du Québec. On y examine de près « le partage des responsabilités, les rôles de chacun ». Denyse Baillargeon pose de manière centrale les rapports complexes entre la vie privée, la vie domestique et la famille. « C’est ce qui permet notamment de mieux comprendre chez les Patriotes la place du droit de vote pour les femmes. On ne comprend pas leurs positions si on n’examine pas leurs conceptions de la féminité et de l’espace public en même temps. » Très progressistes, les Patriotes de 1837-1838 en excluent tout de même les femmes de la citoyenneté politique, tout en réclamant d’elles le soutien à leur cause.


    Jusqu’au début du XIXe siècle, c’est-à-dire à l’aube de la révolution industrielle et du triomphe du capitalisme, les femmes occupent une place très importante dans la vie sociopolitique. « À l’époque coloniale, les femmes sont au coeur du réseau de production et de reproduction. On prend alors des décisions politiques au sein des réseaux familiaux. Jusqu’au début du XIXe siècle, ce sont les femmes qui cherchent à placer les maris et les fils dans la sphère politique, en structurant les rapports sociaux de la maison en conséquence. »


    L’industrialisation


    Avec l’industrialisation, les choses changent radicalement. « Les hommes partent travailler. Le lien entre le travail et la vie familiale est rompu. Il en résulte un éloignement des femmes de la vie politique. »


    C’est l’époque où un nouveau discours sur la femme prend de l’ampleur, une pensée qui les met à l’écart au nom d’une idéologie. « Les prêtres et l’élite avancent alors que la place des femmes se trouve du côté de la famille, et nulle part ailleurs. Le rôle des femmes est présenté comme devant être celui d’une mère seulement. »


    C’est sans conteste une forme de recul qui s’opère au XIXe siècle. « Dans les faits, les femmes se jouent un peu de ce discours qui les place en marge. Elles le récupèrent, le retournent même à leur avantage. Puisque nous sommes des mères, disent-elles, nous sommes en mesure de comprendre les miséreux et les plus vulnérables… Nous pouvons donc faire preuve de compassion, de dévouement, de patience. En somme, nous pouvons nous occuper d’une part des laissés-pour-compte. »


    En faisant rebondir les propos antiféministes sur la corde de l’instinct maternel, les femmes s’assurent de réintégrer l’espace public : elles prennent solidement place dans les hôpitaux, le système d’éducation et les centres sociaux de toutes sortes. Chez les francophones, cela se fera beaucoup à travers les communautés religieuses, malgré le bon nombre de laïques qu’on re trouve également.


    La révolution féministe, à compter des années 1960, conduit à « la dénonciation en règle des inégalités entre les hommes et les femmes ». Mais bien des dissimilitudes demeurent, profondément ancrées. En 1986, les femmes qui travaillent à temps plein gagnent en moyenne 66 % du salaire des hommes qui font un travail équivalent. En 1975, elles gagnaient 60 % de leur salaire.


    Selon Denyse Baillargeon, l’histoire des femmes au Québec progresse et s’explique en trois fils conducteurs. La question du développement économique, d’abord, car « le statut accordé aux femmes varie sans cesse selon ce rapport ». Vient ensuite la question de l’action sociale et politique, qui conduit aux revendications sur le rôle qu’elles y tiennent. Enfin, depuis au moins le XIXe siècle, on trouve, toujours selon l’historienne, la question nationale, qui progresse pour un temps de conserve avec une dimension religieuse. « Les femmes comprennent elles aussi la nécessité de protéger leur société. Mais elles se retrouvent très souvent déchirées entre deux mondes : elles sont croyantes et veulent maintenir leurs croyances tout en luttant par exemple pour le droit de vote. Bien qu’elles veuillent voter, elles ne souhaitent pas pour autant déplaire. Ce déchirement est resté très, très longtemps chez nous. Lorsqu’en 1995 Lucien Bouchard affirme que les Blanches doivent faire plus d’enfants, cela rend plus difficile la réception de son discours. »

     

    Et aujourd’hui?


    Les femmes, croit Denyse Baillargeon, se retrouvent aujourd’hui plongées dans une société néolibérale qui menace les libertés acquises de dure lutte. Toute la dernière partie de son livre s’emploie à montrer à quel point elles paient le prix de la déréglementation, de la privatisation, des allégements fiscaux pour les entreprises et de plusieurs autres mesures de la même farine.


    Dans ce chapitre plus actuel, l’historienne examine notamment les questions du voile, de la maternité et de sa médicalisation, tout en remettant par exemple en perspective des phénomènes sociaux comme celui du décrochage scolaire des garçons, à l’heure où les filles les devancent pour la première fois au chapitre des réalisations scolaires.


    Il lui semble néanmoins que les femmes « vivent une époque de reculs. […] Les droits collectifs et sociaux sont en recul. L’État providence, les fonds de retraite sont en recul. On se trouve devant des formes de travail atypiques. Tout cela s’inscrit bien sûr dans un ressac du féminisme. Il y a nécessité de mener des luttes avec diligence. Les étudiants nous l’ont bien montré, ce printemps. »

    Denyse Baillargeon Les femmes, croit Denyse Baillargeon, se retrouvent aujourd’hui plongées dans une société néolibérale qui menace les libertés acquises de dure lutte.












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