En aparté - À moins d’un miracle
Cette bibliothèque contenait jusque-là des ouvrages précieux, notamment de rares volumes du XVIe siècle, des documents de la royauté, ceux de la diplomatie, en particulier des textes de l’époque où le pays appartenait encore au riche et instable Empire ottoman.
Dans un même souffle de feu, de sang et de larmes, la bibliothèque islamique de Bagdad fut elle aussi détruite. Un des plus anciens exemplaires connus du Coran y disparut. Volé ou détruit ? Le résultat est le même : perdu.
En fumée ! En fumée la fraternité de tous les mondes qu’appellent par leur existence même les bibliothèques !
Est-ce pour faire bonne figure et tenter de faire oublier ces gâchis que des responsables américains, chargés de la « reconstruction » irakienne, firent traduire et imprimer à grands frais, sous l’ère Bush, des classiques de la littérature américaine ? Il s’agissait, semble-t-il, de voir à imposer la lecture de ces livres au peuple irakien et, partant, une certaine culture occidentale.
Au nombre des livres traduits en arabe à l’intention de l’Irak, on trouve notamment Tom Sawyer de Mark Twain, Des souris et des hommes de Steinbeck, La maison aux sept pignons de Nathaniel Hawthorne, le formidable Moby Dick de Melville et Les sorcières de Salem d’Arthur Miller.
Baptisé « Ma bibliothèque arabe », le projet fut pour ainsi dire oublié au gré des vagues politiques qui emportèrent successivement le personnel américain en place à Bagdad. Jusqu’au beau jour où le diplomate Peter Van Buren, un spécialiste de l’Orient, apprit qu’un conteneur arrivait, via la Jordanie, rempli des ouvrages de cette curieuse « bibliothèque arabe ». C’est ce qu’il raconte dans un passage de ses mémoires.
Buren demanda tout d’abord au chauffeur du camion de faire disparaître tout bonnement les livres quelque part en chemin. Mais rien n’y fit. Il se retrouva malgré tout avec cette montagne de papiers sur les bras, ne sachant trop quoi en faire.
Finalement, c’est une école qui, dans l’espoir d’obtenir une faveur éventuelle ou de monnayer ce don, accepta les livres. Les Américains durent décharger eux-mêmes les caisses sous le regard vaguement amusé du personnel de l’école. La cargaison de livres neufs était évaluée à 88 000 $.
Que devinrent ces livres ? Ne trouvant aucun débouché pour eux, pas même sur le marché noir, ils finirent semble-t-il abandonnés derrière l’école, livrés à la merci des éléments.
Les livres, ces vastes domaines de l’identité, sont souvent des témoins étonnants de toutes les douleurs de notre monde.
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À vélo, près de la Voie maritime du Saint-Laurent, je l’aperçois tout au long de l’été, trop blanche, bien droite. Je n’arrête pas, mais mes yeux s’attardent toujours un instant sur elle tandis que mes roues fines m’emportent au loin dans le silence de leurs rayons qui flagellent l’air.
Chaque fois que je passe devant cette statue de l’écluse de Sainte-Catherine, je me dis que ce n’est pas si étonnant, après tout, que Leonard Cohen ait rêvé si fort d’elle sous le soleil de la Grèce. Dans Les perdants magnifiques, un roman qu’on aurait avantage à relire, Cohen va jusqu’à lui faire l’amour. « Ô ma bonne Catherine, aie pitié de moi. »
Catherine Tekakwitha, dont le squelette fut divisé et emporté en divers endroits, habite tout entier un des personnages de Cohen. Elle devient pour lui une obsession dévorante, comme elle le fut aussi, d’une certaine manière, pour des générations de catholiques qui la traînèrent par-delà les frontières pour la jeter finalement dans celle constituée par Rome. « Qu’ai-je fait, que n’ai-je pas fait, pour lever ton voile, pour me glisser sous ta couverture, Kateri Tekakwitha ? »
À la suite de la canonisation de la vierge mohawk - de cette nation que nos ancêtres appelaient les Agniers -, une femme m’écrit cette semaine pour me demander la valeur d’une hagiographie de Kateri dédicacée à son père par Robert Rumilly dans les années 1930.
Comment dire?
Il fut un temps où les chauffeurs de taxi installaient sur leur tableau de bord une représentation de Kateri Tekakwitha en plastique tout aussi phosphorescent que béni. Que valent désormais pareilles effigies sur le grand marché mondialisé de la sainteté ? Autant qu’un livre, sans doute. À condition d’y croire, bien entendu.
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Nouvelle faillite dans l’édition canadienne. Cette fois, c’est D M Publishers de Vancouver qui se retrouve le cul par terre. La maison publiait sous trois enseignes : Greystone Books, New Society Publishers et la très connue Douglas McIntyre.
On parle maintenant de « restructuration ». Ce qui en clair signifie sans doute congédiements, concentrations, quêtes effrénées de profits à court terme et consternations.
J’entends déjà de petits malins répéter encore et encore que c’est à cause du numérique que le monde du livre s’effondre à la chaîne. Mais non ! Lisez un peu, les petits malins ! Le jour où l’on a commencé à croire que les maisons d’édition pouvaient être des vaches à lait financières, on a tout simplement laissé crucifier les livres sur l’autel du profit. Depuis, on ne fait que croire à des miracles pour les sauver. Des miracles qui bien sûr ne viennent pas.








