En mode Major
Dans Le sourire d’Anton ou l’adieu au roman. Carnets 1975-1992, d’abord publié en 2001 et réédité cette saison, Major annonce son passage du roman à l’écriture de carnets. « Je n’écrirai rien qui s’apparente, même de loin, aux grands romans que j’ai admirés […], constate-t-il. Je n’écrirai que des notes comme celle-ci, pièces détachées que le lecteur rassemblera peut-être comme pour en faire un puzzle. »
Ces notes se composent de rêveries, d’indignations et d’explications avec lui-même. « Il me semble, résume-t-il, n’avoir rien à proposer si ce n’est une certaine approche du réel, approche qu’il me faut bien qualifier de délibérément sceptique. Donc, rien à proposer, sinon un regard sur ce monde auquel j’adhère, mais avec de fortes réserves. »
Aussi, dans ce « carnet de déroute », l’écrivain, esclave de la littérature dit-il de lui-même, conclut à « la banalité de l’existence » comme à « la seule vérité qui tienne » et fait l’éloge en mode mineur de la littérature comme voie royale pour explorer l’expérience humaine. « Car il s’agit moins pour l’écrivain de révéler une vérité quelconque […] que de rendre le monde plus lisible, écrit Major. Certainement pas plus beau, ni plus simple, ni plus supportable. Seulement un peu plus lisible. »
L’adieu à la société
Prendre le large. Carnets 1995-2000 prend le relais du Sourire d’Anton et de L’esprit vagabond. Carnets 1993-1994 (Boréal, 2007). Le style, élégant et épuré, purgé de toute enflure, parfois presque austère, classique, dira-t-on pour résumer, reste le même, mais l’esprit se modifie légèrement. Les rêveries et les indignations sont toujours là, mais elles laissent de plus en plus de place aux notes de lecture, aux descriptions de paysages et à « des évocations de toutes sortes ». Si Le sourire d’Anton, comme l’indique son sous-titre, marquait « l’adieu au roman » de l’écrivain, Prendre le large, lui, marque presque son adieu à la société.
Au passage, en effet, Major constate, « sans le moindre regret » précise-t-il, que « la rumeur sociale afflue plus rarement qu’auparavant » dans son carnet, au profit de « notes portant les cicatrices du quotidien ». Auteur d’une grande trilogie romanesque intitulée Histoires de déserteurs (Boréal, 1991), l’écrivain avoue partager depuis longtemps l’élan de ses personnages. « Dès le milieu des années soixante, à l’obsession du devoir civique, j’avais éprouvé le besoin d’opposer le droit de l’écrivain à disposer librement de lui-même », confie-t-il.
Major n’est pas devenu pour autant un radical décrocheur du social, mais il assume de plus en plus sans culpabilité son « goût pour la sauvagerie ». « Pour ma part, avoue-t-il, je me vois désormais comme un outsider de la littérature, que je pratique dans une quasi-clandestinité. » Il ne croit même plus, aujourd’hui, à l’absolue nécessité de la littérature dans l’entreprise qui consiste à donner sens au monde. « Le monde est le monde, avec ou sans le support du langage, et l’on ne peut que l’évoquer avec plus ou moins de vérité, plus ou moins de force, explique-t-il. Écrire n’est qu’une forme de désertion, qui permet parfois de restituer la profonde ambiguïté de l’existence terrestre. »
Un parti pris réaliste
Réfractaire à tout esprit de système, convaincu « que le monde est une énigme irréductible », Major réitère ici avec force son parti pris réaliste. « Ce qui m’intéresse, note-t-il, ce n’est pas d’imaginer, c’est de voir la réalité immédiate, celle qui me saute aux yeux et ce que je peux en extraire, non seulement comme matière de rêve mais comme matière brute d’écriture et comme possibilité stylistique. Il s’agit donc moins de raconter quelque chose que de l’évoquer. »
Les fréquentations littéraires privilégiées de Major sont conformes, d’une manière ou d’une autre, à ce credo. On rencontre donc, dans ces carnets, Germaine Guévremont, Gabrielle Roy, Gaston Miron, André Langevin, Jacques Ferron et Gilles Archambault, mais plus encore d’auteurs étrangers comme Faulkner, Pessoa, Pavese, Gombrowicz et, le plus encensé de tous, Tchekhov. Major, quoi qu’il en dise parfois, n’est pas près de renoncer à la littérature, qui reste, pour lui, comme il l’écrit dans Le sourire d’Anton, « une forme de salut, une tentative dérisoire de nier le vide qui s’ouvre devant moi, en moi surtout ». Ses carnets, de toute façon, sont de la littérature, c’est-à-dire une manière de déserter le monde pour l’habiter plus intensément.
S’il reste, enfin, un combat social que Major n’entend pas abandonner, c’est celui en faveur de la qualité du français au Québec, un thème lancinant dans ses deux ouvrages. Major parle de « la bâtardise de notre langue écrite et parlée » et de sa « dégradation », exemples anecdotiques à l’appui. Ces jugements, qu’on dirait empruntés au journal intime de Denise Bombardier, en disent toutefois plus sur l’humeur souvent grincheuse du diariste que sur l’évolution réelle de notre réalité linguistique.
Refuser l’esprit de système entraîne parfois des inconvénients. Major défend mieux la langue en prenant le large vers le pays de la littérature qu’en s’improvisant grammairien chagrin.
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Le Sourire d’Anton ou l’adieu au roman
Carnets 1975-1992
Et
Prendre le large
Carnets 1995-2000
André Major
Boréal
Montréal, respectivement 190 et 232 pages








