Savamment désordonné
L’écrivaine Marie-Andrée Lamontagne a imaginé cet étonnant roman qui raconte le parcours d’un traîneau d’époque Louis XV de la France jusqu’au Canada
L’homme au traîneau
Marie-Andrée Lamontagne
Leméac
Montréal, 2012, 251 pages
La journaliste, éditrice et écrivaine Marie-Andrée Lamontagne, passionnée d’histoire et de littérature, a imaginé cet étonnant roman qui raconte le parcours d’un traîneau d’époque Louis XV de la France jusqu’au Canada, au fil de plusieurs générations et de plusieurs époques, en bouleversant la vie de ses propriétaires. Au commencement, un jeune conservateur du Musée des beaux-arts de Montréal a pour mission de reconstituer l’histoire du traîneau ancien. À travers une série de recherches aussi fantasmagoriques que tortueuses, c’est à une véritable enquête s’étendant du XVIIIe au XXIe siècle, de Londres à Paris, en passant par le Montréal de la bourgeoisie anglophone et francophone de la fin du XIXe siècle, Ottawa, capitale de la Province unie du Canada, Calgary et Nashville (Tennessee), que nous convie la romancière.
Mais comment rapporter cette histoire arachnéenne qui se dérobe sans cesse si ce n’est de travers, en en escamotant la moitié ? Quand, dans le noeud d’histoires racontées, tout n’est que mensonges, duperies ? Dans la toile tissée par la romancière, on côtoie une quinzaine de personnages : Delphine de Sançot et son amant, le duc de Choiseul, Horace Gallaghan, M. Van Houtte, Prussien d’origine, magnat des chemins de fer, Bryan O’Leary, un escroc, Wilhem Joos, un banquier, les soeurs Ballock, un ébéniste, un horloger, un antiquaire, un chiffonnier et Horace Walpole, un mystérieux philologue et physicien. On se retrouve au coeur de vies conjugales calamiteuses, de trahisons, de rancoeurs refoulées et de vengeance, de désirs irrationnels, de passions et d’obsessions. Soudain on est pris de vertige.
De son côté, la romancière maintient la cadence et nous révèle l’extraordinaire complexité des existences humaines en semant ici et là de petites phrases qu’on relit deux fois plutôt qu’une : « Pourquoi la vie vous fait-elle passer un éternel examen ? » « Il en va ainsi des grands malheurs. On oublie les causes, les circonstances, reste le sentiment brutal d’une dépossession et il n’y a plus qu’à se maudire de sa négligence » « Une femme que l’on fait rire est une femme conquise ».
L’homme au traîneau est une machine romanesque aux ressorts parfaitement emboîtés, avec une intelligence qui souffle en permanence et aiguise celle du lecteur. Un roman dont on sort presque métamorphosé, si on accepte de s’enfoncer dans un labyrinthe d’histoires multiples et de trouver du plaisir à se perdre dans ses méandres. Rares sont les romans qui nous laissent une impression aussi ambivalente et contrastée que L’homme au traîneau. On aime ou on déteste ; moi, j’ai aimé. Marie-Andrée Lamontagne nous donne d’ailleurs la permission d’abandonner un livre s’il ne nous plaît pas : « Les livres ne vous trahissent pas. Ils ne peuvent vous décevoir. Il n’y a qu’à les jeter au premier signe de mécontentement et vous tourner vers ceux qui conviennent à votre goût, à votre coeur. »
Ludique, brillant, s’appuyant sur une recherche rigoureuse et un souci d’authenticité historique, L’homme au traîneau se démarque dans la production littéraire automnale. Cela change et aère l’esprit. De temps en temps, c’est bien.
Collaboratrice








