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Coups de feu

20 octobre 2012 | Danielle Laurin | Livres

Autoportrait au revolver

Marie Christine Bernard

Hurtubise

Montréal, 2012, 224 pages

On cherche d’abord la porte pour entrer dans ce roman sombre où s’entremêlent plusieurs voix, plusieurs temps. On cherche longtemps le fil entre les différentes histoires, entre le présent, le passé et le conditionnel du récit. Puis ça nous happe, comme un ressac.

Ça se joue par en dessous, ça s’insinue à notre insu. Ça nous échappe et nous aspire, ça nous rebute et nous attire en même temps. C’est très curieux. Autant tout nous paraît embrouillé à première vue, autant on finit par saisir qu’il pouvait difficilement en être autrement.


Bien sûr qu’on résiste, au début. On se tient sur son quant-à-soi, on se méfie. Trop, c’est trop : trop alambiqué, compliqué, surchargé de symboles, d’images, de prophéties, trop énigmatique, pour ne pas dire ésotérique.


On ne le sait pas encore, mais on est en plein dedans. On est dans la folie, dans la détresse des personnages du roman. C’est le tour de force de l’auteure, Marie Christine Bernard : nous emmener, par petites touches, au moyen de courts chapitres qui s’apparentent à des arrêts sur image, dans un monde parallèle qui a sa propre structure, sa propre logique.


Les personnages du livre sont tous plus ou moins poqués. Prisonniers d’eux-mêmes, de leur passé. Ce pourrait être la ligne directrice du roman : ce qui nous précède nous définit, ce que l’on tait, ce que l’on nous a caché aussi, tout cela influence qui on est.


Nous sommes dans la tête de tous les personnages en même temps. Les morts comme les vivants. Et dans ces têtes-là, c’est touffu, c’est noir, c’est détraqué. Alors que c’est la lumière qu’ils cherchent.


Outre la voix de chacun, on entend aussi quelqu’un venu de nulle part, qui joue un rôle pouvant s’apparenter à celui de coryphée dans les tragédies grecques. Sauf que ce narrateur s’exprime au conditionnel. Ce n’est pas tant ce qui a eu lieu qui nous est raconté, mais ce qui pourrait advenir. Cela ajoute encore à l’étrangeté du récit.


Dans ce tourbillon de voix qui s’entrechoquent, les deux figures dominantes sont un peintre schizophrène et une obèse mal-aimée, humiliée. On les approche en parallèle, on apprend peu à peu des bribes de leur histoire respective, de leur passé. Mais on sait qu’ils vont finir par se rencontrer. L’histoire d’amour nous est annoncée, en même temps qu’elle est sans cesse retardée.


On plonge d’abord dans toute cette noirceur, cette détresse qui les habite, les ronge à l’intérieur. On ressent physiquement les choses en même temps qu’eux. Là-dessus, Marie Christine Bernard, lauréate du prix France-Québec 2009 pour Mademoiselle Personne, en beurre épais, c’est vrai. Mais ça produit son effet.


On se demande comment ces deux poqués là vont pouvoir sortir de leur cauchemar enfin. Mais on a quelques indices. Du côté de la lumière qu’ils recherchent chacun de leur côté, comme j’ai dit.


Car le peintre fou peint, justement. Et il est mélomane, amoureux de la musique de Bach, en particulier, on va comprendre pourquoi : c’est lié à son histoire familiale. Il cherche à atteindre dans ses toiles la beauté qu’il perçoit dans la musique de son mentor.


Quant à l’obèse mal-aimée, humiliée, elle trouve sa lumière dans les soins qu’elle apporte aux personnes âgées dont elle s’occupe dans une « résidence privée miteuse ». Ces « petits vieux puant la pisse, sans famille, laissés à croupir dans des fauteuils pour tant de mois », elle les prend dans ses bras tour à tour, une fois par jour, même si c’est interdit, au risque de se faire mettre à la porte. C’est la beauté qu’elle apporte au monde de son côté.


Alors voilà, Jude et Angélique vont finir par se croiser. Entre-temps, on aura vu graviter autour d’eux d’autres poqués. Dont un grand-père atteint de la maladie d’Alzheimer, qui cherche sa femme disparue depuis des lunes. Et un vieil autochtone un peu chaman, clairvoyant, qui a connu enfant les pensionnaires de Blancs.


On aura vu Angélique l’obèse s’enfoncer dans une relation malsaine avec un homme tordu, sadique. Mais « comment refuser des caresses dont on est sevrée depuis qu’on a atteint quarante livres, c’est-à-dire depuis l’âge de cinq ans ? ». On l’aura vue lutter, enfin, contre sa propension à l’autodestruction.


On aura vu Jude le peintre lutter contre ses fantômes, celui de sa mère suicidée, en particulier. On l’aura vu divaguer. S’imaginer qu’une vieille chatte aveugle peut deviner ses pensées. Entendre Dieu lui parler. Et, finalement, lutter contre sa folie.


On sentira l’attirance s’installer entre le jeune homme et la jeune femme. On sentira le danger, aussi. Danger de voir un fou se venger à coups de revolver pour sauver une obèse abusée.


On mesurera à quel point le titre du roman, Autoportrait au revolver, est à prendre au pied de la lettre. De même que l’image du Christ en croix avec un revolver à la main reproduite sur la couverture.


Pour le reste : la fin ne nous attend pas là où on croyait la trouver. Elle nous emmène déjà ailleurs. Là où il est possible, peut-être, de recommencer. Même si rien ne peut être effacé.

 
 
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