Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?
Abonnez-vous!
Publicité

L’hallucination au pouvoir

13 octobre 2012 | Louis Hamelin | Livres
Pour le reporter Hunter S. Thompson, le journalisme gonzo était « avant tout l’art (ou la compulsion) d’imposer une forme romanesque à un contenu journalistique »
Photo : Agence France-Presse Frazer Harrison/Getty Images Pour le reporter Hunter S. Thompson, le journalisme gonzo était « avant tout l’art (ou la compulsion) d’imposer une forme romanesque à un contenu journalistique »

Nouveaux commentaires sur la mort du rêve américain

Hunter S. Thompson

Traduit de l’américain par Jean-Paul Mourlon

Tristram

Auch, 2012, 461 pages

Le fait d’armes le plus connu de Hunter S. Thompson est d’avoir roulé avec les Hells Angels, écrit sur eux, puis tâté de leurs coups-de-poing américains, probablement parce que les motards n’avaient pas apprécié sa ponctuation, ou la qualité de ses métaphores. C’est loin d’être l’épisode le plus remarquable d’une carrière littéraire en dents de scie à désosser. Thompson, sorte de croisement entre Mailer et les écrivains de la défonce, aura aussi été le plus féroce et bizarre chroniqueur politique de son pays pendant la période la plus houleuse de son histoire : la chute de la maison Kennedy, la guerre du Vietnam, le Watergate, etc. Il a été, au cours de sa vie, un junkie de pas mal de trucs, dont la politique.


La publication en plusieurs volumes de l’intégrale des gonzo papers qui se poursuit aux éditions Tristram nous permet d’approfondir notre compréhension de ce singulier phénomène des lettres. Le gonzo, on le sait, est cette forme de reportage expressionniste, hyper-subjectif, inventée par Hunter S. Thompson, comme un cousin débile léger du Nouveau Journalisme (« la seule véritable différence entre “ journalisme ” et “ fiction ”, de mon point de vue, est juridique »). On l’a qualifié de « reporter le plus exact et le moins fidèle aux faits » de son époque.


Thompson, fondateur et unique correspondant du brumeux Bureau des affaires nationales du magazine Rolling Stone, décide d’écrire dès 1968 sur la mort du rêve américain, son grand thème, annoncé par le sanglant dégommage des manifestants anti-guerre à la convention démocrate de Chicago, et incarné, à ses yeux, par l’ange noir de la politique étasunienne, Richard Nixon. Nixon sera l’Ennemi, un moins-qu’un-chien. Jamais l’imprécation écrite n’aura été, par un reporter disposant d’une carte de presse et habilité à couvrir une campagne électorale, portée à de tels sommets.


En 1972, Thompson, toujours sur la piste du grand cirque politicien, appuie la campagne du sénateur démocrate McGovern, dont la plateforme prévoit un retrait du Vietnam, la légalisation de l’avortement et des coupes importantes dans le budget de la Défense. Dans un documentaire réalisé en 2008, McGovern se souvient : « Nous étions entrés dans un bar et il avait commandé trois margaritas et six bières, ensuite il a dit à la serveuse de nous demander ce que nous, nous voulions… » Car l’homme Gonzo, tandis qu’il fraie avec les Gary Hart, Pat Buchanan (!) et Jimmy Carter de ce monde - cet étonnant gugusse a même passé une heure sur la banquette arrière de la limousine de Nixon à causer football avec l’objet de son exécration définitive et absolue ! -, ne cesse de fumer des joints, de se préparer des reniflettes et de gober comprimés d’amphétamines et buvards d’acide comme si c’étaient des bonbons à une cenne. Un phénomène, on vous dit.


Ce reporter pour qui le journalisme gonzo était « avant tout l’art (ou la compulsion) d’imposer une forme romanesque à un contenu journalistique » aura l’heur de déranger ses confrères plus obéissants, par exemple lorsque, piétinant allègrement la frontière entre les faits et les concoctions de son imagination déréglée, il répand la nouvelle qu’un des principaux adversaires de McGovern, Edmund Muskie, s’administre une drogue exotique fabriquée par un mystérieux docteur brésilien, seule manière d’expliquer son étrange comportement en public. Du pur délire, auquel toute la confrérie médiatique va commencer par prêter foi. « Je n’ai fait que citer une rumeur », se défendra Thompson, avant d’ajouter, dans son style marmonné habituel, que cette rumeur, c’était bien sûr lui qui l’avait lancée…


En 1970, sautant la barrière, il tente de se faire élire shérif d’Aspen, au Colorado, sous la bannière du Freak Power. Un quasi-succès qui l’amènera à réfléchir ensuite sérieusement (?!) à la possibilité de viser un siège au Sénat. Quand un authentique bandit comme Dick Nixon et un médiocre acteur à demi gaga comme Ronald Reagan peuvent aspirer à la présidence, pourquoi pas un drogué soiffard à moitié cinglé ?


Les nouveaux commentaires sur la mort du rêve américain ne donnent pas la même impression de cohérence (je parle de l’organisation du contenu ; sur le plan mental, c’est autre chose…) que les précédents Dernier tango à Las Vegas, sur la mort du rêve et l’héritage brisé et dément d’une décennie de dope, et Parano dans le bunker, sur les années Nixon. Les nouveaux commentaires…, c’est un peu l’homme-gonzo rapaillé, des premières folies des années 50 à la difficile négociation des tournants des années Reagan, Bush, Clinton… Il s’y trouve, bien entendu, pas mal de morceaux de prose purement jouissifs, passages choisis que j’ai élus et lus le soir, au lit, comme un curé méditant son bréviaire.


Prisonnier du style gonzo et de son personnage de sympathique fou furieux, Thompson est devenu, au fil des ans, un peu moins drôle. Le tournant se situerait en 1974. Pendant que son héros et congénère de Louisville, Mohammed Ali, passe le knock-out à George Foreman dans la touffeur du stade de Kinshasa, le docteur Gonzo, censé couvrir le combat pour Rolling Stone, dérive dans la piscine d’un hôtel zaïrois avec une bouteille de bourbon et un seau de glaçons. Ses éditeurs s’arrachent les cheveux : il a raté le K.-O. du siècle. Après, il ne sera plus vraiment le même, a confié son ex-femme. Problèmes d’écriture : la source du pays où coulent la résine de cannabis et le vitriol semble se tarir. Sa cabane de rondins des montagnes du Colorado est rattrapée par la rançon de la gloire façon sex, drugs and rock and roll.


Lorsque sa femme et mère de son garçon finit par demander le divorce, Thompson pète un plomb. Elle appelle le shérif, qui s’informe prudemment au bout du fil : Est-ce qu’il possède des armes ? Elle éclate de rire : Il en a exactement vingt-deux, monsieur. Toutes chargées.


Lorsque, comme Hemingway, comme Brautigan, il décidera, là-bas dans le Grand Ouest sauvage, d’en finir, il aura donc l’embarras du choix. C’est arrivé il y a six ans, ce qui signifie qu’il aura tout de même survécu à un mandat et demi de Bush II. Thompson a écrit que Nixon représentait « la face sombre, vénale et incurablement violente du caractère américain ». Peut-être avait-il déjà compris qu’il était lui aussi atteint…

 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer
Publicité
Articles les plus : Commentés|Aimés
Blogues
Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel