Et les mots aussi s’inscrivent dans le paysage numérique…
«La mutation des dictionnaires nous fait changer nous-mêmes»
« Les dictionnaires m’ont toujours passionnée », admet la professeure Monique C. Cormier, responsable de la 4e Journée québécoise des dictionnaires. Elle est d’ailleurs spécialiste de l’histoire de ces ouvrages, particulièrement les versions bilingues anglais-français des XVIIe et XVIIIe siècle.
En mettant sur pied sa première édition en 2003, elle voulait d’abord sortir le savoir de l’Université. « La mission du professeur d’université, c’est bien sûr de faire des recherches, mais il a aussi un rôle de vulgarisateur à jouer auprès de ses concitoyens, croit-elle. Il doit transmettre ses résultats, ses connaissances. Ce que je voulais faire avant tout, c’était une activité de transfert des connaissances à partir d’un ouvrage connu, d’un objet qui concerne tout le monde. »
Elle a ainsi adapté pour le Québec un colloque international qui se tient annuellement en France, mais en lui insufflant davantage d’ouverture. Si la Journée des dictionnaires à la française s’adresse plutôt à des spécialistes de la lexicographie, la mouture locale de Mme Cormier est un lieu où les discours des orateurs se veulent accessibles au grand public. Et quoi de mieux que la Grande Bibliothèque, sise boulevard de Maisonneuve, un endroit symbolique, pour accueillir cette nouvelle édition le 4 octobre prochain. L’écrivain argentin Alberto Manguel, auteur d’Histoire de la lecture, en sera le conférencier d’honneur.
Les dictionnaires et nous
Si les deux premiers colloques, en 2003 et 2005, ont eu pour objets d’étude les dictionnaires Robert et Larousse, c’est d’abord parce qu’ils nous sont très familiers. « Tout français qu’ils soient, ce sont les dictionnaires que les Québécois ouvrent le plus et, dans le cas du Larousse, depuis très longtemps, explique la professeure. Il fallait donc, pour la société québécoise, présenter et étudier la nature de ces dictionnaires et, entre autres, se demander en les ouvrant dans quelle mesure ils correspondent à des besoins de notre société nord-américaine. »
Puis, dans le cadre du 400e anniversaire de la ville de Québec en 2008, elle a cru bon de montrer aux amoureux des lettres que l’effort de maîtriser la langue a toujours existé chez nous, depuis la Nouvelle-France jusqu’à aujourd’hui. Ce souci historique a d’ailleurs revêtu toutes sortes de formes, de vocabulaires, de glossaires et de dictionnaires spécialisés et généraux. Soulignons que, la même année, cette femme enthousiaste a été nommée vice-doyenne à la Faculté des arts et des sciences de son université et élue membre du conseil d’administration de l’Association francophone pour le savoir (Acfas). L’année suivante, elle a reçu le prix Georges-Émile-Lapalme pour sa carrière remarquable.
La révolution numérique
C’est donc après une pause bien méritée de quatre ans que sa Journée québécoise des dictionnaires reprend du service, avec au coeur de sa réflexion la révolution numérique actuelle, qui bouleverse tout sur son passage. « Le numérique n’est pas en train de modifier seulement le support, souligne la professeure, mais bien le contenu lui-même de l’information, sa présentation et le type d’exigences que nous aurons désormais. » C’est un sujet d’étude plus difficile à aborder, puisque cette transformation se déroule présentement et à grande vitesse. Nous n’en sommes qu’aux premiers balbutiements : il existe donc peu de spécialistes pour nous éclairer.
Au niveau du contenu, la chercheuse note qu’il est en train de se renouveler profondément. « On s’en va tout à fait vers autre chose. La diffusion du savoir devient beaucoup plus importante avec le dictionnaire numérique. Selon ce qui m’intéresse comme utilisateur, je peux aller chercher d’autres strates d’information. Je peux me limiter à l’article, au mot, mais, avec les hyperliens, je pourrai désormais avoir accès à la prononciation ou encore à un développement encyclopédique. En fait, le type d’information auquel on peut avoir accès est presque infini. »
Ce qui a pour effet de changer nos attentes. « La mutation des dictionnaires nous fait changer nous-mêmes, car elle nous rend plus exigeants, par exemple pour la rapidité et l’exhaustivité de l’information à obtenir », observe-t-elle. Le site Wikipédia et des ouvrages encyclopédiques jadis difficiles d’accès, notamment parce que volumineux ou coûteux, prennent aujourd’hui place en ligne, et souvent gratuitement. Un plus pour les chercheurs et un autre pour la démocratisation des savoirs, mais aussi un repositionnement nécessaire pour les maisons d’édition. Comme les organes de presse, les éditeurs doivent aujourd’hui choisir un modèle commercial qui pourra à la fois assurer leur survie et satisfaire les consommateurs.
Des questions et des réponses
Mille et une questions se posent par rapport à cette mutation, et Mme Cormier est la première à se les poser. L’amoureuse des livres s’interroge sur la perte des sensations matérielles, des textures et donc sur cette personnalité des supports qui influence notre rapport à l’information. La chercheuse, elle, se demande si le principe des mises à jour fréquentes, qui constitue un avantage clair sur le papier, laissera un espace suffisant pour la conservation des anciens textes numériques, essentielle pour comprendre notre histoire linguistique. L’intérêt de la 4e Journée, selon elle, est justement de pouvoir obtenir de nouvelles réponses de la part des conférenciers, afin de mieux saisir cette histoire en train de s’écrire.
Parmi les invités appelés à s’exprimer, nous avons mentionné l’écrivain Alberto Manguel. « C’est quelqu’un qui a beaucoup réfléchi au livre et qui, de mon point de vue, est particulièrement intéressant, dit la responsable. Parce que c’est aussi l’avenir du livre qui se joue à l’heure actuelle. » Éric Brunelle, président de Druide informatique, soutiendra que le support fait le dictionnaire. Laurent Catach, des dictionnaires Le Robert, parlera des contenus éditoriaux des versions numériques. Une table ronde réunissant cinq personnes se penchera sur l’épineuse question des modèles commerciaux.
La 4e Journée québécoise des dictionnaires est dédiée aux professeurs Jean-Claude Boulanger et Claude Poirier, du Département de langues, linguistique et traduction de l’Université Laval, pour souligner leur apport considérable à l’avancement de la lexicographie.







